Genève

Dans les coulisses du parc animalier

Au bois de la Bâtie, des employés de la Ville de Genève sont aux petits soins des animaux tous les jours de l’année. Le parc en compte plus de 300 issus de 60 espèces.
cet article vous est offert par le courrier
Chaque jour Le Courrier vous offre de nouveaux articles à lire. Abonnez-vous pour soutenir un média indépendant et critique.
Dans les coulisses du parc animalier
Les gardiens d'animaux compliquent le repas de des sangliers pour les divertir. PATRICK LOPRENO
Reportage

Le bois de la Bâtie est bien calme en ce matin de semaine. A 8h, on croise quelques joggeurs qui ont enjambé la passerelle de la Jonction, encore pleins de la splendide vue sur les eaux distinctes du Rhône et de l’Arve qui s’embrassent – à une certaine vitesse, la carcérale barrière antisuicide s’estompe, ajoutant une touche artistique au tableau.

Arrivé en haut de la sinueuse montée qui aboutit sur le café de la Tour, des obligations de contourner vous extirpent de la rêverie. Ici, ouvriers et machines ont conquis les sentiers ridés qu’ils arrachent comme un vieux cuir. Plus loin, une nouvelle buvette, pas encore ouverte, a remplacé un restaurant à l’enseigne fatiguée. Bientôt, la place de jeux deviendra inaccessible, quand les mastications des pelleteuses, en retard sur le calendrier, feront un temps oublier les rires des enfants.

Dans ce paysage en chamboulement, le parc animalier fait comme si de rien n’était. «Nous faisons peau neuve pour le plus urgent – cheminements, espace de loisirs et buvette –, mais la question d’une rénovation du parc animalier se pose», explique Daniel Oertli, le chef des Espaces verts de la Ville de Genève. Il souligne «le côté un peu vieillot» du lieu, resté tel qu’il fut construit, à l’exception de l’érection de deux volières de confinement en 2008, légères touches de modernité dues à un épisode de grippe aviaire.

«Trouver des astuces pour distraire les animaux est un aspect très intéressant du métier» Sébastien Vieux

Le parc a été créé grâce à l’initiative d’un jardinier, qui accueille dès 1945 des animaux blessés dans des abris provisoires. Devant l’enthousiasme des habitants, la Ville crée un parc pour animaux en 1982, pour familiariser les citadins à la faune locale. Aujourd’hui, il abrite aussi des races helvétiques en voie de disparition, comme la vache d’Hinterwald. A une époque, se dressaient par ici un camping – en témoignent des sardines retrouvées parfois – et les réserves d’eau de la ville.

Le haut fonctionnaire nous conduit au cœur – caché – du parc animalier, situé sous l’esplanade centrale qui héberge plusieurs volières. Elles sont accessibles seulement depuis cet antre par l’équipe qui gère le parc – sept employés dont un apprenti. «Tout part d’ici», résume Sébastien Vieux, un solide gaillard aux tatouages décomplexés. Gardien d’animaux sauvages, le «numéro 2» du lieu y travaille depuis neuf ans. Ce «sous-sol» regroupe les vestiaires, les sanitaires, le coin repas. On y gère l’administratif et on y stocke la nourriture, le fourrage, les machines, l’outillage ou les planches en bois – «Il y a toujours un truc à bricoler, des clous à planter», atteste M. Vieux.

Menus à la carte

De tête, il estime la consommation journalière de nourriture: «Trente kilos de granulés, 60 de foin, 50-60 de légumes, huit souris, quatre rats, quarante poissons (de l’éperlan) et 300 grammes de vers de farine pour stimuler les comportements de chasse et de pêche des oiseaux.» Le distributeur et en partie fournisseur est local, le moulin de la Plaine, tandis que la Coop de Lancy donne chaque jour ses fruits et légumes invendus, plutôt destinés aux lapins ou porcs.

Certains oiseaux, délicats, ne souffrent, eux, que des produits frais. Les rats et les poissons congelés proviennent de France, faute de fournisseurs suisses – c’est mieux que nos filets de perche estoniens. Ici, les chefs soignent leurs clients, avec des plats à la carte: «Chaque groupe animalier a son alimentation spécifique», commente M. Vieux. Les bêtes sont nourries quotidiennement, une à plusieurs fois par jour. Sauf les rapaces, qui jeûnent le dimanche. Le parc concentre plus de 300 animaux, issus de 60 espèces, réparties entre bêtes de rente et sauvages.

Parmi eux, Stix et Fury, deux sangliers venus du zoo des Marécottes en Valais. Ou plutôt des laies puisqu’on a affaire à la gent féminine. Elles sont sœurs, informe Maxime Renaud, le gardien qui les nourrit. Fins gourmets, elles se jettent en premier sur le raisin et la pastèque. Mais d’abord, M. Renaud a déposé le mélange de céréales et de pain sec – donné par des visiteurs – sur des troncs. Il complique le repas de cet animal fouisseur, dont la truffe fouille en permanence le sol. Sadique? Une façon, en réalité, de les divertir. De même, les heures de repas sont variables. «Trouver des astuces pour distraire les animaux est un aspect très intéressant du métier», confie M. Vieux. Une tâche essentielle pour éviter la stéréotypie. Ou tourner comme un lion en cage, au sens propre.

Ici, quand elles ont tourné en bourrique, les chèvres ont plutôt tendance à pousser des «cris d’attente» ou à se précipiter vers la porte au moindre bruit de serrure – signal de repas. Les gardiens doivent donc se renouveler pour inventer des jeux, comme remplir de grains de maïs des ballons percés, qui occuperont les porcs laineux le temps d’un match. Les deux spécimens que M. Renaud est maintenant en train de sustenter ont aussi des noms: Nemo et Dori. Parce que leur laine est aussi rêche que des écailles? Les noms sont parfois donnés par les enfants quand une naissance a lieu en public. La première lettre indique l’année de naissance. 2019, par exemple, est celle du K. Une brebis née peu après Noël a été baptisée Kadeau. Kocasse.

Maîtriser les naissances

Pour maîtriser la démographie, une barrière permet de séparer le cochon mâle de la femelle, tout en conservant un contact visuel entre eux – la loi l’oblige. Les mises bas égrènent la vie du parc animalier, comme dans toute famille, à la différence que l’équipe conserve la maîtrise sur le cours naturel des choses en organisant les naissances en fonction de la capacité à replacer les petits dans des zoos partenaires. Et ce quitte à stériliser des femelles. Un cerf castré perd de sa superbe, paraît-il. D’ailleurs, le cerf sika, comme Monsieur le bouquetin de l’enclos voisin, mangent avant femmes et enfants. Dans ce monde animal, Metoo n’est pas encore passé.

Ce bouquetin de 150 kilos nous toise avec ses grands yeux, surmontés de magnifiques cornes recourbées qui sont très bien où elles sont. Mais c’est un trouillon pacifiste, qui déguerpit au moindre bruit de tracteur. Avec ses sabots mous, il est capable de courir le long de la paroi du mur rocheux. Athlète émérite, aucun risque qu’il s’encouble sur l’une des trois marmottes qui partagent l’espace en se dissimulant en général à la galerie.

Un public nombreux, y compris des touristes, mais qui n’a jamais été compté. «C’est qu’il y a plusieurs entrées et le parc est libre d’accès, contrairement à un zoo», commente Daniel Oertli, précisant que les Espaces verts engagent des moyens modestes, 600’000 à 700’000 francs essentiellement en salaires. Ce parc animalier «de proximité» n’a ni vocation scientifique, ni à grandir. Ici, pas de singes ou d’oiseaux exotiques. Le public est familial, des visites sont faites pour les écoles, des habitués connaissent les lieux par cœur, des gens viennent demander des plumes de paon, d’autres amènent des oiseaux blessés qu’un centre ornithologique prendra en charge. Un certain Goupil, prédateur de son état, chaparde parfois des poules. «On sait où tu vis», sourit M. Renaud à l’adresse de M. Renard.

Des animaux sauvages en cage?

A l’avenir, ce parc pourrait davantage devenir une sorte de ferme urbaine. Une réflexion devra avoir lieu quand les travaux du bois de la Bâtie seront achevés, a priori à l’automne 2020. Car les gens acceptent de moins en moins qu’on enferme des animaux sauvages dans des enclos, affirme M. Oertli. A moins qu’il s’agisse d’une très vaste demeure. C’est ainsi que le parc animalier accueille le plus petit mammifère d’Europe, le rat des moissons, de la taille d’un doigt et dont le cœur bat la chamade: 1000 pulsations par minute.

La matinée avançant, des familles investissent ce coin de nature qui surplombe l’un des plus denses et populaires quartiers de Genève. On y est venu enfant. On y vient avec nos enfants. On y viendra avec nos petits-enfants.

Régions Genève Rachad Armanios Reportage

Connexion