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Les talibans de San Francisco

Jugées choquantes, les fresques historiques de l’artiste communiste étasunien Victor Arnautoff, qui ornent les murs d’un lycée de San Francisco depuis 1936, doivent être recouvertes. Le débat qui fait rage ne vient pas forcément d’où on l’attendait. Réaction.
États-Unis

Pour bien «résister» au racisme américain, faut-il détruire les peintures murales d’un artiste communiste financé par le New Deal1Lire Evelyne Pieiller, «Quand le New Deal salariait les artistes», dans «Artistes, domestiqués ou révoltés?», Manière de voir, n° 148, août-septembre 2016.? La question peut paraître d’autant plus absurde que Life of Washington, l’ensemble de treize œuvres de Victor Arnautoff condamné par certains «résistants» californiens, affiche un contenu antiraciste, révolutionnaire pour l’époque. Sur une surface totale de cent cinquante mètres carrés, elles pourfendent l’hypocrisie des proclamations vertueuses des Pères fondateurs de la Constitution américaine, dont George Washington.

Malgré cela, la commission scolaire de San Francisco a voté le 25 juin dernier, à l’unanimité, l’effacement des treize peintures d’Arnautoff qui ornent les murs du lycée George Washington depuis son inauguration en 1936. Loin de rendre hommage au premier président des Etats-Unis, comme le suggère le nom de l’établissement auquel ces œuvres étaient destinées, Arnautoff avait eu l’insolence de représenter Washington en propriétaire d’esclaves et en instigateur des premières guerres d’extermination indiennes. Pourtant, ce n’est pas M. Donald Trump qui, par voie de tweets racistes et rageurs, a réclamé la destruction de l’œuvre démystificatrice du roman américain conçue par un muraliste communiste qui acheva sa vie en Union soviétique; ses adversaires les plus militants se sont chargés de jouer les inquisiteurs à sa place.

Un «groupe de réflexion et d’action» de treize membres a éclairé le choix de la commission scolaire de San Francisco. Il a scellé le sort des peintures d’Arnautoff en prétendant avec aplomb qu’elles «glorifient l’esclavage, le génocide, la colonisation, le destin manifeste [l’idée que les colons protestants avaient pour mission divine de ‘civiliser’ le continent américain], la suprématie blanche, l’oppression, etc.».

Une telle interprétation est insoutenable: la tradition réaliste socialiste dont s’inspirait Arnautoff ne laisse en effet aucune place aux équivoques de bonne foi. Il a donc fallu assortir la décision d’un autre motif, jugé plus recevable, quoique tout aussi inquiétant. Il paraîtrait que Life of Washington, qui inclut la représentation du cadavre d’un Indien tué par des colons, «traumatise les étudiants et les membres de la communauté». Mais alors, il faut choisir: doit-on rappeler l’esclavage, le génocide, ou les oublier? Car comment s’assurer qu’un artiste évoquant l’histoire d’un pays ne dérangera jamais des «membres de la communauté», lesquels ont de toute façon mille autres occasions d’être quotidiennement confrontés à des scènes de brutalité, réelles ou figurées? Guernica, de Pablo Picasso, ou Tres de mayo, de Francisco de Goya, ne sont-ils pas également violents et traumatisants?

Pour le moment, la controverse de San Francisco mobilise surtout la fraction de la gauche américaine la plus disposée à la surenchère sur les questions identitaires2Lire Rick Fantasia, «La gauche cannibale, un syndrome universitaire», Le Monde diplomatique, août 2019. Mais, étant donné que cette même avant-garde de la vertu a déjà exporté avec un certain succès quelques-unes de ses marottes les plus biscornues, autant que chacun soit prévenu…

 

 

Notes   [ + ]

1. Lire Evelyne Pieiller, «Quand le New Deal salariait les artistes», dans «Artistes, domestiqués ou révoltés?», Manière de voir, n° 148, août-septembre 2016.
2. Lire Rick Fantasia, «La gauche cannibale, un syndrome universitaire», Le Monde diplomatique, août 2019.

* Paru dans Le Monde diplomatique d’août 2019.

Opinions Agora Serge Halimi États-Unis

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