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Deux ex-étudiantes, deux histoires de la vie…

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Appelons-là Sally1Les prénoms et détails personnels non signifiants ont été changés.. Elle suivait un cours assez technique que je donnais jadis sur les mécanismes de la transformation des espèces. A la fin de chaque séance, elle fonçait vers moi, reprenait ce que j’avais dit, demandait des éclaircissements et traquait l’erreur, même infime, que quiconque s’exprimant pendant deux heures ne manque pas de commettre. Me renseignant sur cet acharnement, différent du sport qui consiste à faire trébucher les profs pour s’amuser, j’appris qu’elle faisait partie d’une de ces sectes créationnistes qui considèrent leurs «lois divines» au dessus de celles de la société, même en cas de danger mortel. A la fin de l’année, c’était l’étudiante d’une nombreuse volée que je connaissais le mieux. J’attendais avec curiosité sa copie d’examen, sur un sujet scientifique mais dans le cadre d’une théorie rejetée radicalement par ses coreligionnaires.

Je n’ai pas été déçu: c’était de beaucoup la meilleure copie, avec la note maximale et un niveau de connaissance très supérieur à la plupart des autres. Croisant Sally quelques semaines plus tard, je la félicite mais lui demande si elle souhaitait répondre à la question indiscrète que je me posais: ses connaissances avaient-elles changé quelque chose à des croyances qui les rejettent? La réponse fût directe et ironique: «Bien sûr que non! Ce n’est pas parce que je le sais que j’y crois…». L’histoire ne s’arrête pas là. Je rencontre à nouveau Sally un an plus tard, souriante et bavarde, lui demande des nouvelles de ses brillantes études et, après un temps suffisant, je glisse un «Et, sur le plan… euh… philosophique, vous pensez toujours…». Elle m’interrompit d’un éclat de rire: «Ah, alors là, non! J’ai tout quitté!».

Esther2Les prénoms et détails personnels non signifiants ont été changés. suivait un cursus où je n’enseignais pas. Elle m’avait contacté par mail après avoir lu certains de mes écrits. Elle me posait de multiples questions précises sur l’évolution et l’hominisation. J’appris qu’avec un grand-père facétieux, elle menait une guérilla permanente contre les religieux de sa famille, se plaisant à demander pourquoi Yahvé avait créé les australopithèques ou comment il truquait les datations aux isotopes radioactifs qui contredisent les interprétations fondamentalistes des textes sacrés. A longueur de discussions professionnelles et de repas de joyeux mécréants, nous sommes devenus proches pendant quelques années.

Puis la vie et la géographie nous ont séparés pendant quinze ans. Je la rencontre lors d’un voyage il y a quelque mois. Elle me raconte sa vie, son mariage et ses enfants. On évoque les copains et les ennemis d’autrefois. Puis, peu de temps avant de se séparer, elle m’annonce «il faut que je te dise: depuis deux ans, je suis devenue croyante. Je n’aurais jamais crû que ça pouvait m’arriver! Mon mari est stupéfait et je tiens les enfants hors de ça. Je crois toujours à la réalité de l’évolution des espèces et de l’hominisation, mais je suis devenue protestante évangélique, à la suite de méditations et par recherche personnelle». Je me demande encore, au souvenir du plaisir qu’elle prenait à raconter des bobards à sa famille, si Esther m’a menti pour s’amuser.

Son «aveu», tardif dans la conversation, semblait mal documenté et louche. Mais, finalement, elle fait peut-être partie de ces redoutables affabulateurs, qui trompent tout le monde parce qu’ils croient à tout ce qu’ils racontent. «Faites semblant de croire… et bientôt vous croirez!» chantait Brassens, citant Pascal.

Ces histoires ont peu en commun, sinon la grande intelligence de Sally et Esther et le nombre d’heures passées jadis à discuter et argumenter avec chacune. Elles me rappellent la manière complexe et largement inconsciente dont notre cerveau règle les conflits entre raison, croyances et émotions. Et en particulier cette cruelle réalité: la raison ne peut y survivre qu’au prix d’une longue marche précaire, susceptible d’être interrompue, à tout moment, par des embardées émotionnelles et des croyances irrationnelles.

Notes   [ + ]

1, 2. Les prénoms et détails personnels non signifiants ont été changés.

Chroniqueur énervant.

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lundi 8 janvier 2018

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