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La Pride de Thierry Essamba

A l’occasion de la Pride à Genève, Max Lobe revient sur la situation du champion de boxe Thierry Essamba, en danger au Cameroun à cause de son homosexualité.
LGBTIQ+

Dans son journal télé du 15 juin, Leman Bleu disait ceci de Thierry Essamba: «En 2014, (il) est à l’apogée de sa carrière. Champion du Cameroun et vice-champion d’Afrique centrale. Mais tout va basculer lors d’un meeting. Au micro, sa fédération annonce publiquement sa suspension pour tentative d’infiltration d’homosexualité dans la sélection camerounaise.» Le Temps avait parlé du «calvaire d’un champion accusé d’être gay». Il participera finalement au meeting AtletiCAGenève 2019.

Son avocate, Me Ditisheim, déplore que la France ait refusé, l’été dernier, d’octroyer un visa à l’athlète. Or, on peut se demander pourquoi la Suisse le lui a délivré alors même que la France, hôte des Gays Games de Paris 2018, avait refusé? Me Saskia Ditisheim a obtenu un visa pour son poulain en échange de la garantie qu’il retourne au Cameroun après les meetings de Genève.

Soit on est vraiment naïfs pour exiger d’un athlète (persécuté pour des rumeurs sur son orientation sexuelle) qu’il retourne dans sa cage aux loups, soit alors on a du bon sens et on délivre ce visa qui permettra à l’athlète de migrer légalement en Suisse et de déposer, à son arrivée, une demande d’asile en bonne et due forme.

La Suisse et Me Ditisheim ont choisi la première option. Et ils n’étaient pas si naïfs que ça à la fin, puisqu’à l’heure où je vous livre ces lignes, Thierry est retourné au Cameroun. «Sans te mentir, depuis que je suis retourné ici, je ne sors pas de la maison.» Ceci est le dernier message que j’ai reçu de Thierry.
Me Ditisheim est une très brave avocate genevoise qui se bat pour les droits des LGBT+ au Cameroun aux côtés de Me Alice Nkom. Il m’est donc difficile de douter de sa bonne foi. Mais quand même! Pourquoi n’a-t-elle pas permis à Thierry de déposer une demande d’asile en Suisse? Au moins, elle aurait pu être acceptée ou pas.

Le retour au Cameroun de Thierry et par là même, la mise en danger de sa vie après l’avoir surexposé dans les médias, est une histoire de honte. C’est une honte déjà pour son avocate qui se défendra sûrement en nous disant qu’elle a une bien meilleure solution pour protéger Thierry.

C’est une honte, pour les médias qui se sont empressés de couvrir un sujet aussi sensible sans assurer un service après-vente. C’est une honte pour certaines autorités genevoises qui n’ont pas manqué l’occasion d’aller se prendre en photo avec Thierry, le sourire aux lèvres, psalmodiant son courage et sa détermination. Elles nous jugeront demain, la main sur le cœur, qu’elles font tout et tout pour protéger les minorités LGBT+ d’ici et d’ailleurs. C’est une honte pour les ONG LGBT+ de Suisse et de Genève en particulier. Plusieurs d’entre elles étaient au courant de ce cas.

Mais c’est aussi une honte pour Thierry lui-même. Il aurait pu se débrouiller tout seul pour déposer sa demande d’asile, même à l’aéroport de Genève, le jour de son départ. Car, si on refuse l’asile à Thierry, un cas de persécution avéré, eh bien, à quoi nous sert cette institution qu’est l’asile ?

Enfin, cette histoire est un crachat au visage de toutes ces personnes LGBT+ camerounaises et africaines qui prennent la route tous les jours pour l’Europe (la liberté comme seule motivation) et risquent gros dans leur trajet: viols, rackets, kidnappings, esclavage, torture et même la mort.

Ayons donc une pensée, demain, pour Thierry qui lui, vivra sa Pride au Cameroun, terré dans son trou, dignité en suspens et le danger rodant patiemment au dehors.

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