Chroniques

Eduquer une personne ou programmer un robot?

L’ACTUALITÉ AU PRISME DE LA PHILOSOPHIE

La place prise par l’«agir technique» et la recherche d’efficacité fait qu’il est parfois difficile aujourd’hui de comprendre ce qu’est l’«agir éthique», y compris en éducation.

Définir la pédagogie

Bien souvent quand on évoque la notion de pédagogie, on pense à un ensemble de techniques qui permettent d’enseigner. Pourtant il n’en a pas toujours été ainsi. Au début du XXe siècle, Durkheim considérait la pédagogie comme une théorie pratique.

Néanmoins, comme l’a souligné Philippe Meirieu, on peut distinguer trois pôles au sein de la pédagogie: le pôle scientifique, le pôle axiologique (les valeurs) et le pôle praxéologique (l’action). L’action en éducation n’est pas l’agir technique (poièsis) qui consiste à mettre en œuvre des outils efficaces, mais l’agir éthique1Lire à ce sujet Stanislas Dehaene, Apprendre! Les talents du cerveau, le défi des machines, Paris, éd. Odile Jacob, 2018. (praxis) qui s’interroge sur la cohérence entre les moyens et les fins.

En effet, s’il s’agit seulement d’efficacité, il pourrait être tout à fait possible de mettre en œuvre des moyens efficaces, mais qui ne sont pas conformes à l’éthique. Ainsi des pédagogues ont pu promouvoir des «ruses éducatives» afin d’arriver à leurs fins. Ce que Paulo Freire a récusé en refusant l’emploi de méthodes anti-dialogiques comme la manipulation.

L’agir éthique nous conduit à nous interroger sur la différence entre éduquer une personne humaine et programmer un robot. Aujourd’hui, alors que des recherches en neurosciences tendent à concevoir le cerveau comme un ensemble d’algorithmes2Lise-Anne Vincent (dir.), Le développement de l’agir éthique chez les professionnels en éducation, Montréal, PUQ, 2015., il arrive que certains ne semblent plus bien faire la différence.

Pourtant même en imaginant qu’un jour des robots réussissent à produire les mêmes opérations cognitives qu’un cerveau humain, les traiterons-nous de la même manière qu’un être humain? Ce qui nous distingue des objets n’est pas seulement la conscience cognitive, mais également la conscience morale.

C’est pour cela que, comme l’explique Paulo Freire, l’éducation ne peut pas se réduire à une instruction scientifique et technique, mais qu’elle doit être aussi éthique. Le processus éducatif ne peut pas déshumaniser l’être humain, le réifier, c’est-à-dire le réduire un objet. Un processus éducatif qui respecte la dignité de l’apprenant tend à en faire le sujet de son propre processus d’apprentissage.

En outre, l’agir éthique conduit à respecter tous les sujets apprenants comme sujets de savoirs. Toutes les personnes possèdent un savoir lié à leur expérience sociale. C’est pourquoi le dialogue est une forme d’agir privilégié car il permet de mettre aussi bien l’enseignant que les apprenants en position de sujets dans le processus de conscientisation.

La conscientisation

Il est possible de parler d’un agir socio-éthique, dans la mesure où les finalités de l’agir éthique sont tournées vers l’émancipation sociale. Cette finalité est ce que Paulo Freire appelle la conscientisation. Elle est une praxis. En effet, elle implique une dialectique entre la conscience réflexive critique et l’action critique.

Aux Etats-Unis, sous l’effet de la recherche des pratiques par les preuves – des pratiques évaluées scientifiquement avec un protocole expérimental, un pré-test et un post-test – ont été développés des questionnaire standardisés visant à mesurer le degré de conscientisation (critical consciousness) qu’a pu produire une formation. Ces tests posent des questions aux personnes formées selon deux dimensions: il s’agit d’une part d’évaluer leur conscience sociale critique (soit leur analyse des raisons des inégalités sociales) et d’autre part de mesurer leur degré de participation citoyenne en vue de transformer la société.

Tout d’abord, il est permis d’avoir quelque doute concernant la capacité de tests standardisés à pouvoir évaluer une compétence telle que la conscience sociale critique.

En outre, ces tests ne permettent pas de prendre en compte l’agir éthique. Ils nous permettent de mesurer une augmentation du niveau de conscientisation. Mais en tant que praxis, la conscientisation n’est pas seulement la finalité du processus, elle est également le moyen du processus.

Plus encore, l’agir éthique signifie par exemple qu’il y a une différence entre conscientiser et endoctriner. Ce que ne permet pas d’évaluer les tests standardisés de conscientisation qui prennent en compte seulement le début et la fin du processus, mais n’évaluent pas le caractère éthique du processus en lui-même.

Notes   [ + ]

1. Lire à ce sujet Stanislas Dehaene, Apprendre! Les talents du cerveau, le défi des machines, Paris, éd. Odile Jacob, 2018.
2. Lise-Anne Vincent (dir.), Le développement de l’agir éthique chez les professionnels en éducation, Montréal, PUQ, 2015.

L’auteure est enseignante en philosophie et chercheuse en sociologie, présidente de l’IRESMO, Paris, iresmo.jimdo.com.
Publications récentes: Bréviaire des enseignant-e-s – Science, éthique et pratique professionnelle, Editions du Croquant, 2018, et Philosophie critique en éducation, Didac-philo, 2018.

Opinions Chroniques Irène Pereira

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