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Nous sommes des poissons!

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Mon ami et collègue André Giordan était spécialiste de la physiologie du poisson rouge avant de faire carrière dans la didactique des sciences à l’université de Genève. Il avait, en particulier, étudié la circulation de l’eau dans le corps du poisson, le rôle et le fonctionnement des reins, et en avait tiré un ouvrage savant auquel il cherchait un titre. Comme il faisait un parallèle avec la physiologie humaine et trouvait de nombreuses similitudes, je lui avais suggéré «Comme un poisson dans l’homme!», qui fut adopté. A l’époque, je n’y avais guère réfléchi au-delà du jeu de mots. Mais, depuis deux décennies, de grands savants du Muséum de Paris, et paraît-il d’ailleurs, se sont mis à vouloir éradiquer les mots poisson, et parfois reptile… jusque dans les programmes scolaires!

Entendons-nous: pour eux, ces termes étaient scientifiquement incorrects parce que poissons et reptiles ne constituent pas des groupes «monophylétiques». Ce jargon désigne le groupe formé par une espèce ancestrale et tous ses descendants. Or, les recherches ont montré clairement que, par la sortie de certains d’entre eux des eaux, des poissons ancestraux ont engendré les animaux terrestres et aériens à quatre pattes que l’on n’a pas l’habitude de qualifier de poissons.

Il y avait donc deux solutions, entre lesquelles nos grands savants ont, bien sûr, choisi la plus compliquée (le mot est gentil!): disqualifier les poissons, les expulser du langage scientifique, puis des manuels scolaires et du langage commun! Bien du plaisir, chers ex-confrères… Je ne connais pas un exemple où un terme scientifique ait remplacé avec succès un mot populaire commun. De plus, les termes scientifiques dégénèrent vite dans le langage commun: comme en témoigne l’utilisation idiote d’«ADN» par les médiacrates et politiques! En l’occurrence, il fallait bien nommer en français, à l’école, les ex-poissons des océans et des aquariums.

On proposa, en toute simplicité, au ministère d’utiliser «actinoptérygiens» et «sarcoptérygiens» pour désigner respectivement les poissons à nageoires à rayons et les animaux à membres charnus. Les premiers comprennent la plupart des poissons que l’on trouve chez les poissonniers. J’avais, à l’époque, ironisé sur la tête de Bernard, mon poissonnier, quand je lui aurais commandé un «actinoptérygien pané»1«L’actinoptérygien pané», Le Temps, 22 janvier 2002, repris dans Ainsi va la vie, éd. Sang de la Terre, 2012.. Quand aux sarcoptérygiens, ils regroupent des poissons bizarres, comme les cœlacanthes et les polyptères… et la totalité des vertébrés terrestres, aériens et aquatiques, qui descendent de leurs ancêtres sortis des eaux! Vous pouvez donc traiter votre chien, votre zèbre, un agent de police, Federer ou le pape de sarcoptérygien en toute légitimité: ce n’est une injure que pour le capitaine Haddock…

Evidemment, nos grands savants au cerveau ténébreux et susceptible sont passés à côté de la solution simple, qui consiste à rendre «monophylétique» le groupe des poissons, en y incluant tous les vertébrés sortis des eaux pour se déplacer sur terre, dans les airs ou parfois retourner secondairement dans les eaux, comme les baleines et autres cétacés. Mais ce bon sens, facile à comprendre, n’est pas du goût de la tribu des grosses têtes: pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ? Comme dit un slogan informatique…

Et puis, être poisson, c’était encore pire qu’être singe! Linné et Buffon avaient admis les singes dans notre famille animale. Mais quand, avec Lamarck, puis Darwin, on envisagea de «descendre de singes», le scandale fut total. Car, cela impliquait que nous en soyons nous-mêmes, comme le clama, sans succès, le grand Desmond Morris («nous ne descendons pas du singe, puisque nous sommes des singes!»). Pour nous simplifier la vie, il vaut donc mieux admettre que nous sommes non seulement des singes, mais aussi des poissons; ce qui explique, entre bien d’autres choses, pourquoi nos circulations d’eau et nos reins ressemblent tant à ceux du poisson rouge…

Notes   [ + ]

1. «L’actinoptérygien pané», Le Temps, 22 janvier 2002, repris dans Ainsi va la vie, éd. Sang de la Terre, 2012.

* Chroniqueur énervant.

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lundi 8 janvier 2018

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