Chroniques

Dare to dream

A rebrousse-poil

Oui, je l’admets: moi, à qui l’invasion de la langue de Trump dans tous les secteurs de notre vie quotidienne donne régulièrement des envies de vomir, moi qui appuie résolument sur le bouton «off» de mon transistor à chaque fois que ma radio francophone et généraliste m’impose une chanson en américain (c’est dire si ma vie d’auditeur est perturbée par d’innombrables plages de silence), moi qui dénonce l’impérialisme culturel qui impose à la planète entière un seul idiome et donc une seule façon d’envisager le monde, moi qui défends bec et ongles la liberté pour chaque peuple d’utiliser son propre et beau langage, sans que celui-ci soit constamment pollué – sous couvert de modernité ou de facilité de communication – par des termes chevaux de Troie de l’ultralibéralisme, voilà que je peux laisser l’impression de hurler avec les loups, en donnant à cette chronique un titre en anglais.

J’ai pour cela de bonnes raisons.

«Dare to dream» signifie «Ose rêver». Quitte à me répéter, je reviens un peu en arrière. L’«Eurosong», que certains attardés nomment encore «Concours Eurovision de la chanson», va déployer ses ors et ses paillettes en Israël au mois de mai pour sa grande finale. En effet, c’est une artiste israélienne, Netta Barzilai, qui a remporté l’édition 2018 du concours, et le règlement veut que l’édition suivante soit organisée par le pays du vainqueur. Benjamin Netanyahou a déclaré que cette chanteuse était «sa meilleure ambassadrice», et il compte bien à l’occasion de cette finale présenter aux 200 millions de téléspectateurs et téléspectatrices espérés l’image lisse d’un pays aimable.

Alertés par les milieux culturels palestiniens, plus d’une centaine d’artistes de renommée internationale ont appelé à boycotter cette finale: peut-on décemment servir de caution à la propagande d’un régime qui bafoue depuis des années toutes les règles du droit international?; peut-on innocemment aller gazouiller à Tel Aviv tandis qu’à quelques kilomètres de là les soldats de Tsahal abattent systématiquement les jeunes Gazaouis qui manifestent près de la frontière de leur pays-prison?

En Suisse, le mouvement BDS a lancé une pétition1Pétition «Pas de chanson pour l’apartheid», accès: bit.ly/2yBGq4B demandant aux artistes et à la SSR de renoncer à participer à cette finale. Ayant rassemblé plus d’un millier de signatures, elle est restée sans effet, puisque le chanteur qui doit y représenter notre pays a récemment été désigné.

J’avais pris note avec tristesse de ce revers. (NB: j’ai oublié le nom de ce chanteur, et la charité m’interdit de dire ce que j’ai pensé de sa prestation… oui, bien qu’elle soit en anglais, je me suis imposé, par souci d’honnêteté, le pensum de l’écouter jusqu’au bout).

Et voilà que ce sentiment de tristesse a soudain fait place à la stupéfaction, puis à une indignation sans bornes: le slogan que des communicants, semble-t-il hors sol, ont imaginé pour cette manifestation est – tenez-vous bien! – «Dare to dream»!

Ose rêver!

Donc… Femme de Cisjordanie soumise quotidiennement à l’arbitraire de l’occupant, détenu politique qui croupis sans jugement dans les prisons israéliennes, paysan chassé de ta terre par le mur et les colonies sionistes, peuple palestinien entravé, occupé et humilié depuis des décennies, écoute cette invitation, et ose rêver!

Habitant de Gaza à l’avenir inexistant, privé d’espace, de médicaments, d’eau, d’électricité, de liberté, dont la maison peut à tout moment être détruite par un missile, ose rêver!
Et toi Sajid Muzher, secouriste de 17 ans, qui faisais ton devoir dans le camp de réfugiés de Dheisheh près de Bethléem, tué froidement mercredi dernier par l’armée de Netanyahou, où que tu sois maintenant, ose rêver!

Le cynisme inouï des organisateurs de cet Eurosong, de quelque pays qu’ils soient, suffit à discréditer définitivement cet événement. Tout comme il jette une ombre supplémentaire sur tous ceux, artistes, officiels, qui participeront à cette clinquante pantalonnade.

Notes   [ + ]

1. Pétition «Pas de chanson pour l’apartheid», accès: bit.ly/2yBGq4B

www.michelbuhler.com
Dernier roman: Retour à Cormont, chez Bernard Campiche Editeur, 2018.

Opinions Chroniques Michel Bühler

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