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La science, le peuple et les «people»

ACTUALITÉS PERMANENTES

Notre civilisation n’a jamais été aussi dépendante des sciences et des techniques, mais ces sciences, sur lesquelles tout repose, sont impopulaires dans les médias et, par rebond, chez nos concitoyens. Pourtant l’offre de formation et d’information scientifique est diversifiée, importante et accessible. N’importe qui, avec une liaison internet et un téléphone, peut accéder au patrimoine scientifique mondial et aux dernières avancées de la recherche. Des moyens importants sont investis dans la communication scientifique par des équipes créatives et compétentes, mais n’atteignent qu’une petite fraction des publics. La majorité ignore ou rejette le sujet, réputé trop difficile, prise de tête, réservé à des scientifiques ennuyeux.

Seuls des domaines médiatisés (astronomie, origines humaines, génétique…) et les grands sujets médicaux atteignent les citoyens. Parce qu’ils font peur ou rêver, ou parce qu’ils concernent le quotidien: santé, morale ou croyances. L’information communiquée est souvent déformée par des «passeurs de science» plus soucieux de leur gloire personnelle que de l’efficacité, voire de la vérité du message transmis – en général de seconde ou de nième main.

Ces prétendus passeurs de science jouent un rôle de nouveaux prêtres auxquels la connaissance est déléguée: pas la peine de faire l’effort de bien comprendre le sujet, puisqu’un sympathique barbu au look de gourou, un présentateur dynamique ou un professeur en blouse blanche a tout compris. Et il le raconte si bien, en termes approximatifs, que tout le monde comprend! Peu importe s’il répète la même chose depuis des décennies ou s’il caricature jusqu’à l’absurde: il est célèbre, médiatisé et inspire confiance à ses fans. Rassurés, ils retourneront à leurs matches de foot, Facebook ou jeux vidéo, bien plus gratifiants que la matière ingrate de la recherche!

Il se constitue ainsi une pseudo-histoire à travers des «people» des sciences, galerie de portraits hagiographiques de «génies» reconstruits, sinon falsifiés, aussi inexacte que les «Histoires» de Suisse, de France, d’Angleterre ou autres, vues comme successions de portraits de héros nationaux, de monarques ou autres puissants.

Tout ceci pour arriver à vous dire le bien que je pense des chroniques et reportages d’Antonio Fischetti dans Charlie Hebdo, où il s’efforce, chaque semaine, d’emmener les lecteurs/trices au plus proche de la recherche et de son impact dans la vie quotidienne et politique. Mais aussi pour émettre quelques réserves vis-à-vis de son dernier ouvrage1La planète des sciences, Encyclopédie universelle [sic!] des scientifiques, par Antonio Fischetti et Bouzard, éd. Dargaud, Lausanne, Paris, 2019. où, avec une ambition osée, il tente de synthétiser, à l’usage des profanes, l’ensemble des sciences, de l’Antiquité à nos jours! Le tout en 34 portraits de «savants» et 3 seulement de «savantes», illustrés de bédés de Bouzard.

Le livre est magnifiquement édité par Dargaud, et ce n’est pas la moindre réussite des auteurs que de l’avoir publié chez ce grand diffuseur. Aussi multidisciplinaire et condensé qu’il soit, le contenu scientifique est correct, avec peu d’exceptions pour quelques scientifiques de télévision et nobélisés actuels, dont les impostures sont parfois omises, ou même excusées dans le cas de James Watson, covoleur du travail ET des idées sur l’ADN de Rosalind Franklin, morte dans l’oubli.

Ceci étant, Antonio Fischetti a le mérite d’avoir cherché à faire vivre ses personnages et à retrouver leurs motivations et insertions sociales, ce qui ne va pas de soi pour les périodes anciennes. Ainsi, des victimes évoquent l’omerta et les siècles de répression des religions contre les sciences – qui relèguent leurs mythes et théologies parmi les contes de fées, hors du réel. Il en ressort une épopée triomphante et hétéroclite de «génies» des sciences. Avec le risque que les 37 soient perçu-e-s comme de nouveaux prophètes…
Si la république a besoin de scientifiques (non de «savants»), les sciences ont besoin d’observations et de théories provisoires, pas de prophètes!

Notes   [ + ]

1. La planète des sciences, Encyclopédie universelle [sic!] des scientifiques, par Antonio Fischetti et Bouzard, éd. Dargaud, Lausanne, Paris, 2019.

* Chroniqueur énervant.

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lundi 8 janvier 2018

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