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Liberté religieuse et intervention de l’Etat

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On l’ignore souvent aujourd’hui: la Suisse et l’Europe ont été secouées il y a 150 ans par de violents conflits religieux. Dans la perspective du vote de dimanche prochain sur la «laïcité de l’Etat», je vous propose un bref rappel des enjeux de l’affrontement religieux et politique qui oppose l’Eglise catholique à l’Etat, désigné par le terme de Kulturkampf.

Au milieu du XIXe siècle, Genève, restée longtemps après la Réforme un bastion protestant, comprend une importante population catholique issue des territoires pris à la France et à la Savoie au moment de son intégration à la Confédération et de l’immigration.

A la même époque, Rome entame une véritable reconquête spirituelle. Avec la construction à Cornavin de l’église Notre-Dame en 1857, le clergé se prépare à la nomination d’un évêque de Genève en la personne de Gaspard Mermillod, qui incarne l’esprit du catholicisme intransigeant formulé par le pape Pie IX.

Mais cette tendance ne convainc pas l’ensemble des catholiques. Une partie des fidèles cherchent à s’émanciper du catholicisme traditionnel et de l’autorité du curé et développent une sorte de troisième voie teintée d’anticléricalisme. C’est sur cette base qu’est fondée l’Eglise «catholique nationale et libérale» au début des années 1870.

Pendant une décennie, la tension monte pour éclater avec l’affaire Mermillod. Les autorités libérales-radicales se rendent compte qu’un nouvel évêché a été créé à Genève à leur insu – véritable cauchemar des protestants genevois, comme le dit l’historienne Sarah Scholl1A lire: Sarah Scholl, En quête d’une modernité religieuse. La création de l’Eglise catholique-chrétienne de Genève au cœur du Kulturkampf (1870-1907), Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses, 2014.. Animés d’un esprit de reconquête des villes protestantes, le pape et Mermillod ont ouvert un conflit où se joue la question de la hiérarchie des autorités. Pour les libéraux-radicaux, il s’agit de défendre la souveraineté du peuple genevois qui ne saurait laisser un pouvoir étranger (le pape) s’immiscer dans l’organisation des institutions locales. De leur côté, les catholiques romains mettent en avant l’autonomie de l’Eglise et l’autorité du pape, affirmée quelques années plus tôt par le dogme de l’infaillibilité pontificale. En 1873, Mermillod devient vicaire apostolique de Genève sans l’accord du gouvernement. En réaction, les autorités l’expulsent du territoire, malgré sa nationalité genevoise.

La même année, une nouvelle loi soumise au référendum instaure l’élection des ministres du culte ainsi que de la hiérarchie ecclésiastique par les fidèles et rend obligatoire un serment d’allégeance à l’Etat. Le clergé catholique romain conteste la légitimité du pouvoir politique en la matière et enjoint les fidèles à s’abstenir. Il adopte une rhétorique très violente traitant ses adversaires d’«hérétiques», de «renégats» et de «profanateurs». L’Eglise catholique romaine perd le soutien de l’Etat (et donc son financement).

La violence prend encore de l’ampleur au moment où les églises sont progressivement confisquées aux représentants catholiques romains pour être remises à leurs rivaux catholiques chrétiens, issus d’une tendance libérale. La célébration de certaines cérémonies, comme le baptême, nécessite l’intervention de la troupe. En face, l’appropriation des lieux de cultes est vue comme une invasion et les fidèles s’organisent pour les défendre.2Exemple d’un de ces épisodes violents relatés dans le Journal de Genève : https://www.letempsarchives.ch/page/JDG_1875_01_21/1

Les congrégations religieuses qui assument l’essentiel du travail social de l’Eglise sont expulsées du territoire. L’existence d’un couvent de carmélites au pont de Sierne devient inacceptable pour une classe politique subitement acquise aux droits des femmes.

Mais progressivement les responsables politiques se rendent à l’évidence: l’intransigeance n’a fait qu’envenimer le conflit, intensifier la résistance et attiser la ferveur religieuse. C’est d’ailleurs l’occasion pour les catholiques romains d’entrer en politique avec la création de l’ancêtre du Parti démocrate-chrétien. Dans ce contexte de tensions exacerbées, il appartient à ceux qui détiennent le pouvoir d’encourager la tolérance. De plus, l’Eglise catholique chrétienne n’a pas convaincu et peine à recruter des fidèles.

En 1907, la suppression du budget des cultes entame une véritable séparation des Eglises et de l’Etat et, surtout, la fin d’une intervention de ce dernier dans les affaires des premières. Dans d’autres parties de l’Europe, le Kulturkampf, sous différentes dénominations, a pris des formes très violentes. Au lendemain de ces événements, on semble avoir compris que la liberté confessionnelle est le meilleur rempart contre les conflits religieux.

Notes   [ + ]

1. A lire: Sarah Scholl, En quête d’une modernité religieuse. La création de l’Eglise catholique-chrétienne de Genève au cœur du Kulturkampf (1870-1907), Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses, 2014.
2. Exemple d’un de ces épisodes violents relatés dans le Journal de Genève : https://www.letempsarchives.ch/page/JDG_1875_01_21/1

L’auteure est historienne.

Opinions Chroniques Alix Heiniger

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lundi 15 janvier 2018

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