Chroniques

L’offensive postcoloniale

En coulisse

Une historienne bretonne, Armelle Mabon, se bat depuis plusieurs années contre vents et marées pour faire toute la lumière sur un massacre d’Etat, la tuerie de Thiaroye. En 1944, des soldats d’origine sénégalaise ayant combattu les nazis en Europe sous le drapeau français sont ramenés dans leurs pays, une fois la victoire française acquise. Ils stationnent dans un camp militaire dans la région de Dakar en attendant leur démobilisation. Mais ils n’entendent pas repartir chez eux sans obtenir des compensations. Or l’Etat français n’est pas prêt à répondre à leurs revendications. L’état-major fait venir trois autos mitrailleuses, réunit les soldats sénégalais dans la cour du camp, et les massacre. Cette tuerie sera camouflée en mutinerie qui a mal tourné et nul militaire français ne sera jamais inquiété. Armelle Mabon subit depuis les quolibets de ses pairs, les procès en incompétence et autres entreprises de diffamation. N’étant jamais mieux servi que par soi-même, ce sont des historiens militaires issus de l’Ecole de Saint-Cyr qui sont mandatés pour accomplir la basse besogne de dénigrement, soit le même corps militaire dont étaient issus les gradés qui avaient organisé le massacre.

La reconnaissance totale de ses crimes et leur réparation par l’Etat français sont encore loin. Le colonialisme et ses conséquences sont des tabous perpétuels. Le magazine Le Point a lancé à grand tapage la semaine passée «l’appel de 80 intellectuels contre l’offensive des décoloniaux». La tribune pointe, selon ses auteurs, le terrible danger que courent les institutions françaises et la société dans son ensemble face aux actions des nouveaux militants de l’anticolonialisme. La société serait mise sous une pression intolérable par tous ceux qui s’attaquent au racisme d’Etat et revendiquent leur statut de descendants de colonisés. L’appel est signé des habituels réactionnaires médiatiques tels les inévitables Alain Finkielkraut ou Elisabeth Badinter. Plus surprenante est la présence du philosophe d’obédience communiste Jean-Claude Michéa, auteur d’analyses solides sur la dérive droitière du socialisme français et grand pourfendeur de l’ordre libéral et de ses thuriféraires. Michéa franchit donc le Rubicon avec armes et bagages et pactise avec ses ennemis historiques.

Ce cas est intéressant. Bien que porteur d’un discours très radical vis-à-vis du pouvoir français et se revendiquant d’un socialisme révolutionnaire originel, Michéa bénéficie de plus en plus de la bienveillance de tous les médias proches du système. Le Figaro a récemment brossé de lui un portrait flatteur en le présentant comme «le penseur de la France des ‘gilets jaunes’», en insistant sur sa chaleur humaine et autres aspects attachants. Pourquoi Le Point et Le Figaro, organes de la droite libérale, lui offrent-ils une telle visibilité? C’est que Michéa ne s’intéresse pas aux colonisés. Son analyse de classe, aussi virulente soit-elle, a le mérite, pour ces médias, de ne pas intégrer la question ethnique.

Un autre philosophe plus ou moins de gauche, Michel Onfray, jouit des bontés de ces mêmes médias pour des raisons similaires. Michéa et Onfray se fendent d’ailleurs dans la très droitière Revue des deux mondes (connue pour avoir abrité les fausses contributions-vrais salaires de Penelope Fillon) de contributions critiques sur l’islamo-gauchisme (terme pourtant inventé par leur ennemi juré Bernard-Henri Lévy) dans lesquelles, aux côtés d’Alain Minc et d’autres tenants de l’ordre libéral, ils tirent à boulets rouges sur Edwy Plenel, coupable d’avoir appelé à la tolérance envers les musulman-e-s, et sur tous ceux qui portent un discours anticolonial radical. Ce faisant, ils illustrent à leurs dépens les thèses de leur idole Guy Debord qui pointait les ruses médiatiques du système, sa capacité à brouiller les pistes et à renverser les vérités à son profit.

L’offensive intellectuelle postcoloniale consiste à inverser de manière fictive et spectaculaire les véritables rapports de force. Ce n’est donc plus l’Etat postcolonial qui est le responsable des inégalités raciales et des troubles qu’elles génèrent, mais bien ceux qui le dénoncent qui brisent la paix sociale et le vivre-ensemble! Dans le même esprit, L’Obs, soi-disant de gauche, mais plus tartuffe que jamais, publie dans son dernier numéro un article à charge intitulé «La menace décoloniale». Il pointe, entre autres périls, l’admission à la Sorbonne de Danièle Obono, une femme noire, militante anticoloniale affirmée. La cinquième colonne incarnée!

Que faut-il déduire de cette offensive «intellectuelle» et médiatique tous azimuts intégrant des antilibéraux forcenés aux côtés de la fine fleur de l’élite libérale? Que le réveil des enfants du colonialisme relève désormais d’un danger plus grand pour le système que la lutte des classes! Qu’on peut se livrer un combat politique ardu, appeler à la révolution, à la destitution… à condition que cela reste entre Blancs! A noter que ce vent mauvais qui nous vient de France infuse lentement le corps politique romand, notamment à Genève, comme le démontreront très prochainement les débats autour de la nouvelle loi sur la laïcité (dernière surprise avant fermeture du preux Maudet) et les alliances entre islamophobes de gauche et de droite qu’elle ne manquera pas de générer.

Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com
Dernier ouvrage paru: Du Sang sur la Treille, ed. Pierre Philippe, 2018.

Opinions Chroniques Dominique Ziegler

Chronique liée

En coulisse

lundi 8 janvier 2018

Connexion