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Les Corées sans clichés

La réconciliation entre les deux Corées va-t-elle aboutir? Le dernier numéro de Manière de voir revient sur l’histoire de la péninsule coréenne depuis le début du XXe siècle. Pour comprendre le présent et sortir des lieux communs habituellement véhiculés en Occident.
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Comment les administrations américaine, japonaise et, dans une moindre mesure, sud-coréenne, habituées à fustiger la République populaire démocratique de Corée (RPDC), vont-elles amorcer le virage de la réconciliation? Aux Etats-Unis, la presse anti-Trump dévoile régulièrement des rapports «secrets» mettant l’accent sur l’arsenal nucléaire de la RPDC et sur le double jeu de M. Kim Jong-un – des «révélations» abondamment reprises au Japon. En République de Corée, ce sont les livraisons de deux cents tonnes de clémentines de Cheju (très prisées) à Pyongyang et de deux tonnes de champignons nord-coréens rares à Séoul qui, début novembre, ont mis le feu aux poudres dans les médias conservateurs, comme le rapporte le site Asialyst (13 novembre 2018). Les réflexes ont la vie dure…

Pour comprendre ce ressentiment, il faut remonter le temps. La dernière livraison de Manière de voir1«Corées. Enfin la paix?», Manière de voir, n° 162, décembre 2018 – janvier 2019, bimestriel édité par le Monde diplomatique, www.monde-diplomatique.fr s’ouvre sur l’histoire mouvementée d’une péninsule qui a dû naviguer entre l’influence chinoise et l’occupation japonaise, comme le montrent notamment les cartes retraçant cette évolution du Ve siècle à nos jours. Puis un chapitre est consacré aux trois ans qui ébranlèrent le territoire – la guerre de Corée, de 1950 à 1953 –, alimentant les haines et faisant capoter toutes les tentatives de réconciliation, jusqu’à ces jours d’avril et de juin 2018 durant lesquels le dirigeant nord-coréen rencontra son homologue du Sud, M. Moon Jae-in, M. Donald Trump et le président chinois Xi Jinping, qu’il avait jusque-là boycotté.

Pour Lee Heajeong, chercheur reconnu en Corée du Sud, il sera désormais impossible de revenir en arrière, quels que soient les aléas politiques, même si la reconfiguration des relations en Asie-Pacifique peut s’avérer périlleuse. Regrettant que son pays ne joue pas un rôle plus actif dans la recherche de solutions résolument pacifistes, le professeur japonais Kinhide Mushakoji estime que ces accords intercoréen et américano-nord-coréen, dont il se félicite, cachent surtout l’émergence d’une seconde guerre froide entre Washington et Pékin.

Pour l’heure, les deux Corées multiplient les rencontres et les échanges. Du côté de M. Moon, artisan obstiné de ce dialogue, il s’agit de tourner la page de la division et d’utiliser toutes les ressources du Nord pour impulser une croissance plus dynamique dans son propre pays. Du côté de M. Kim, il s’agit de sortir de la pénurie et d’aller plus loin dans la combinaison des entreprises d’Etat et du marché capitaliste. Les deux dirigeants ont ainsi des intérêts convergents.

Petit à petit, les armes disparaissent le long de la ligne de démarcation. La frontière deviendra-t-elle une réserve de fleurs et de papillons (réellement, ou dans les cœurs et dans les têtes), comme l’imagine l’auteur de bande dessinée Park Kun-woong dans La Ligne, réalisée spécialement pour ce Manière de voir? On n’en est pas encore là…

Notes   [ + ]

1. «Corées. Enfin la paix?», Manière de voir, n° 162, décembre 2018 – janvier 2019, bimestriel édité par le Monde diplomatique, www.monde-diplomatique.fr
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