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Féminismes

En coulisse

L’incroyable impact de l’affaire Weinstein a contribué à faire entendre, comme jamais auparavant, des revendications mille fois portées et défendues par des collectifs de femmes ou par des femmes isolées au cours des siècles précédents. Effet de mode ou bouleversement durable, l’avenir le dira, mais le phénomène est suffisamment puissant pour que chacun soit obligé de se positionner clairement et de se remettre en question, comme l’écrit le sociologue Raphaël Liogier dans son dernier essai1Descente au cœur du mâle, Raphaël Liogier, Ed. Les Liens qui libèrent, mars 2018.: «C’est bien la mâlitude culturellement construite depuis des millénaires, se faisant passer pour naturelle, biologique, intellectuelle, évidente, qui est la maladie dont il est temps de guérir l’humain. On ne peut pas ne pas changer.»

Nombre de féministes historiques comme Christine Delphy ont pointé la domination masculine ancestrale comme matrice des systèmes politiques injustes qui se sont succédé; cette domination aboutit à notre système, que l’auteure appelle «l’économie patriarcale». Le féminisme est donc la clé idéale pour régler les scandaleuses inégalités entre les genres, mais aussi pour remettre en question toute la machine économico-politique. A toutes les époques et sous toutes les latitudes, les élites ont su user de subterfuges pour empêcher ce travail de s’accomplir. Par la répression, le déni ou la propagande, les systèmes les plus inégalitaires à tous niveaux ont perduré, muté ou se sont raffinés: le système actuel se distingue par sa capacité à produire un discours inverse à sa pratique, ainsi que le pointait avec brio Guy Debord dans La Société du spectacle (1967).

L’astuce la plus puissante du système capitaliste consiste à récupérer les acquis ou les mouvements de révolte (le droit de vote, Mai 68, le rock et les arts en général), à les neutraliser, à les transformer en objet marketing, ou à s’en attribuer les mérites sur le mode «une société où on peut dire ces choses est une société libre». La capacité de récupération du capitalisme patriarcal blanc peut aussi toucher des mouvements féministes. Il existe, en conséquence, des schismes au sein des différents courants féministes. On me pardonnera de résumer de manière succincte des tendances autrement plus complexes en traçant de grandes lignes; il y a des féministes occidentales, aux revendications de progrès et d’égalité louables, mais qui envisagent la condition féminine sous un angle purement ethnocentrique (blanc) et sont persuadées de la valeur universelle de leur conception. Parmi les plus célèbres, deux Françaises – Caroline Fourest et Elisabeth Badinter – connues pour se focaliser sur la condition des femmes musulmanes tout en empêchant ces dernières de revendiquer leurs droits en tant que femmes victimes de sexisme et de racisme. La tendance Fourest-Badinter (proches de Manuel Valls) ne remet pas en question la société néolibérale (surtout pas Elisabeth Badinter dont les revenus sont assurés par la boîte de publicité Publicis, héritée de son père).

Contrairement à ce féminisme blanc capitalisto-compatible, une multitude de mouvements et de femmes luttent sur le triple front du sexisme, du racisme et de la question de classes. Parmi elle le collectif afro-féministe Mwasi, conspué par les personnes précitées, qui réunit des femmes noires issues de l’immigration de manière non mixte pour se réapproprier leur histoire et faire entendre leurs revendications spécifiques. Au sein de la mouvance musulmane aussi, des femmes relisent et réinterprètent le Coran d’un point de vue féministe, remettant en question les interprétations passées des oulémas, tout en conservant leur culture et leur spiritualité.

A ces femmes-là, les féministes blanches ethno-centrées ne laissent pas le choix et leur demandent d’abdiquer leur culture, voire d’abandonner leurs familles, pour s’émanciper, faisant ainsi le jeu du patriarcat blanc, comme le souligne Christine Delphy2Classer dominer – Qui sont les «autres»?, Christine Delphy, éd. La Fabrique, 2008.: «A moins de considérer que la société hors quartiers et banlieues est devenue miraculeusement égalitaire, cela revient à leur proposer de troquer un patriarcat pour un autre.»

Dans la lignée d’Angela Davis, de nombreuses figures de femmes émergent depuis plusieurs décennies porteuses d’un discours militant intersectionnel, c’est à dire qui analyse la condition humaine sous l’angle de la domination de classe, de race et de genre. Dans leurs luttes, sont incluses évidemment les revendications LGBT. Parmi ces féministes complètes, citons Océanerosemarie, magnifique et courageuse comédienne française, Amandine Gay, réalisatrice et porte-voix de l’afro-féminisme, ou, chez nous, Coline de Senarclens, auteure genevoise d’un formidable manifeste3. Ces féministes-là incarnent non 3Salope!, Coline de Senarclens, Ed. Hélice Hélas, 2014.seulement l’avenir du féminisme, mais la solution politique définitive à tous les maux de l’humanité.

Notes   [ + ]

1. Descente au cœur du mâle, Raphaël Liogier, Ed. Les Liens qui libèrent, mars 2018.
2. Classer dominer – Qui sont les «autres»?, Christine Delphy, éd. La Fabrique, 2008.
3. Salope!, Coline de Senarclens, Ed. Hélice Hélas, 2014.

* Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com. Spectacle: Le rêve de Vladmir, mai 2018, Théâtre de Carouge (GE), www.tcag.ch

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lundi 8 janvier 2018

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