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Logement à Genève: à qui profite l’espace?

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Samedi 17 mars, deux mille personnes ont manifesté pour le droit à la ville. Un immeuble de la rue de la Coulouvrenière a été occupé. Construit en 1993 et resté vide depuis, il est devenu le symbole de cette spéculation immobilière qui mine Genève. Il a déjà été occupé en 1996, 2007 et 2010, mais les autorités ne semblent pas vouloir agir contre des propriétaires qui laissent un espace vide au cœur de la ville.

La situation critique du logement que connaît Genève aujourd’hui s’inscrit dans un temps long. Au XVIe siècle, la Réforme attire des milliers de réfugié-e-s protestant-e-s. Mais la ville enserrée dans ses murailles manque d’espace pour accueillir tout le monde. On ajoute donc, aux XVIe et XVIIe siècles, des étages aux bâtiments, encore visibles aujourd’hui depuis la place du Bourg-de-Four.

Au XIXe siècle, Genève est une ville particulièrement dense avec en moyenne 17,6 m2 par habitant-es alors que Paris compte 43 m2. Les anciennes élites refusent de détruire les fortifications, nécessaires, selon elles, à contenir le développement urbain et économique. Les radicaux devenus maîtres du canton en 1846 ne partagent pas ces réticences et abattent les murailles. Ils mettent à disposition l’espace libéré pour construire des lieux de cultes et de réunion: la synagogue, l’église russe, le temple maçonnique (l’actuelle église du Sacré Cœur) et la basilique catholique Notre-Dame de Cornavin. Les autorités n’ont cependant pas planifié une politique du logement dans une ville qui connaît une croissance démographique importante.

En effet, les anciennes fortifications ont laissé la place à des édifices bourgeois et des hôtels particuliers, occupés par les plus fortunés qui quittent la Vieille-Ville. Les populations moins favorisées viennent occuper cet espace de maisons hautes, serrées, enchevêtrées et bordées de ruelles sombres qui constituent un habitat très dense.
Au tournant du XXe siècle, différents acteurs sont à l’origine d’initiatives pour construire du logement bon marché, mais la plupart du temps, les loyers sont en fait trop chers pour la classe ouvrière.

La progression démographique, très importante entre 1850 et 1900 (la population passe de 64 000 à plus de 132 000 personnes), ralentit après la Première Guerre mondiale. Juste avant 1950, le canton renoue avec un développement démographique soutenu et dépasse les 200 000 individus. La densification s’étend dans les décennies suivantes dans les zones suburbaines, transformant radicalement certaines communes. Entre 1963 et 1971, 2780 logements sont construits au Lignon. Onex-Cité sort de terre dans les années 1970. Les Avanchets, édifiés entre 1971 et 1977, comprennent 2240 appartements. Ces projets sont rendus possibles par une politique volontariste des communes et par des techniques de construction nouvelle. Cependant, ils s’inscrivent dans une dynamique de déplacement des populations en dehors du centre urbain, favorisé par le développement des transports et surtout par l’accès élargi aux voitures individuelles.

A la même époque, le quartier des Grottes résiste à une transformation radicale. Laissés à l’abandon, les bâtiments vétustes sont pour certains devenus insalubres. Ses habitant-e-s se mobilisent contre leur destruction totale et leur remplacement par une cité satellite.

Dans les années 1980, les spéculateurs immobiliers lancent une nouvelle offensive. Dès 1981, des locataires reçoivent une lettre du bailleur leur proposant d’acheter leur logement ou de le quitter. Les congés-ventes, comme on les appelle à l’époque, provoquent une vaste mobilisation des milieux de défense des locataires.

La situation provoquée par la spéculation immobilière est alors paradoxale: la population peine à trouver un toit, alors que beaucoup d’appartements sont vides. En réaction, on occupe les logements vacants. En 1983, une émission de la télévision romande estime que 250 personnes squattent leur habitation. Ces espaces arrachés au marché deviennent des lieux de liberté, d’expression artistique et de vie communautaire. Cette période prend fin avec l’expulsion du Rhino en 2007. Depuis, la plupart des occupations ne durent que peu de temps. La manifestation pour le droit au logement nous rappelle que sans lutte, il n’y aura pas de véritable politique du logement à Genève. Les espaces de vie et de partage sont obtenus parce qu’on les réclame ou/et qu’on les occupe.

Alix Heiniger est historienne.

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