Chroniques

Entrepreneur de soi

Aujourd'hui Hier Demain

Aujourd’hui, il est possible de vendre sa force de travail pour un temps limité sans intégrer une structure ou devenir employé-eLire L. Gabus, «Les nouveaux précaires». On échappe ainsi aux cotisations sociales et, en retour, on abandonne toute forme de protection (accident, perte de gain, etc.).

Cette pratique renvoie à un autre temps. Au XIXe siècle, les ouvriers et ouvrières travaillaient à la journée ou à la pièce. Cette dernière forme de rémunération touchait particulièrement les femmes, qui travaillaient chez elles et rapportaient ensuite le produit de leur activité pour toucher une rémunération en fonction du nombre de pièces réalisées. Ce mode de production était relativement répandu dans l’horlogerie ou la confection; il a continué d’être pratiqué au XXe siècle, et existe sans doute encore aujourd’hui. Dans les usines et les fabriques du XIXe siècle, on n’était pas salarié-e, mais rémunéré-e à l’heure ou à la pièce. Il n’y avait pas non plus de sécurité de l’emploi puisque les patrons pouvaient réduire l’effectif au gré de la demande et ne payaient pas de charges sociales. Les assurances chômage, perte de gains ou accident n’avaient pas encore été créées.

Le problème de ce mode d’organisation du travail est que les ouvriers et ouvrières ne jouissaient d’aucune sécurité ni d’aucune protection contre les aléas de la vie. Si on ne trouvait plus d’embauche, il n’y avait pas de salaire. En cas d’accident ou de maladie, le revenu disparaissait également. Comme, à cette époque, l’assistance était encore très rudimentaire et l’assurance-chômage inexistante, les familles des milieux populaires pouvaient rapidement se retrouver dans un grand dénuement, connaître la faim et l’expulsion de leur logis.

Les systèmes des jobbeurs, qui utilisent des plateformes comme Uber, Airbnb, Needelp ou Youpijob, permettent d’accéder à des travaux rémunérés à la pièce pour ainsi dire, puisque l’on est payé-e pour un service ou une tâche précise. Ils font penser à ce mode d’organisation du travail datant d’un autre temps ou la protection et les assurances sociales n’étaient pas encore nées. Chacun-e peut se rendre sur les sites de Needelp ou Youpijob et monnayer sa force de travail. On touchera un gain dont sera déduit environ 20%, ce qui correspond à ce qu’aurait payé un-e salarié-e pour les charges sociales.

On pourrait en déduire que l’économie est en train de régresser pour revenir à une époque où les salarié-e-s ne jouissaient d’aucune protection. Toutefois, il ne s’agit pas d’un retour en arrière de l’histoire. En effet, même si la situation est comparable en termes de précarité, elle est rendue possible par le développement du capitalisme qui a atteint un nouveau stade en faisant de chacun-e d’entre nous des entrepreneurs et entrepreneuses de soi. En effet, le système capitaliste a su se renouveler après la critique que les mouvements de 1968 avaient produite de l’organisation du travail. Inaugurant une structure plus horizontale, les réformes du management ont tendu à faire de chacun-e des électrons libres de la production, qui doivent se fixer des objectifs, revus périodiquement lors d’entretiens annuels d’évaluation. Les entreprises ont développé de nouveaux modes d’organisation en réseaux qui reposent sur l’initiative des employé-e-s. Les plateformes de jobbeurs ne sont que la suite de cette histoire: il n’y a plus de patron-ne-s mais une structure pourvoyeuse d’opportunités de travail. Cette organisation a pour effet d’abolir les hiérarchies, de renforcer la responsabilité individuelle des travailleuses et travailleurs et leur isolement par rapport à leurs collègues.

Au XIXe siècle, ce sont les luttes syndicales et l’engagement du mouvement ouvrier qui ont permis d’élaborer les assurances sociales et les conventions collectives de travail, inaugurant ainsi une forme de protection du salariat, des travailleuses et des travailleurs. En créant un rapport de force, par les grèves et les mobilisations, il a été possible de construire des institutions dont la vocation est de protéger les salarié-e-s. Certes imparfaites, ces dernières ont au moins le mérite de faire exister un filet social minimum. Aujourd’hui, les structures nées de ces luttes (les syndicats et les formes collectives d’organisations des salarié-e-s) échouent à proposer des solutions face aux nouvelles formes de travail précaire. Celles-ci échappent aux syndicats, parce que l’organisation et les stratégies de mobilisation de ces derniers reposent sur les structures du salariat. Il devient donc urgent de renouveler les formes données aux luttes, d’inventer un nouveau contre-feu pour parer à cette lame de fond d’un nouvel esprit du capitalisme.
 

Opinions Chroniques Alix Heiniger

Chronique liée

Aujourd'hui Hier Demain

lundi 15 janvier 2018

Connexion