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Polémique autour de la guerre d’Espagne

Daniel Kuenzi répond à un courrier des lecteurs écrit au sujet d’une page «Contrechamp»du 11 septembre sur la révolution espagnole.
Débat

Dans votre édition du 27 septembre, Christian Mounir polémique au sujet de la guerre d’Espagne, contestant les affirmations de Karel Bosko, qui écrit que «Staline a étranglé la révolution espagnole». Monsieur Mounir affirme que «si la révolution a été étranglée c’est d’abord et avant tout par elle-même».

Ces deux points de vue ne sont nullement contradictoires. L’obsession de Staline en 1936 était l’extermination des bolchéviks ayant dirigé la Révolution d’octobre. En juillet 1936, Franco fait son putsch contre la République et déclenche une révolution spontanée. Un mois plus tard, en août, Staline organise son premier grand Procès de Moscou dit du «Centre terroriste trotskyste-zinoviéviste». Les accusés sont fusillés.

La priorité pour Staline n’est pas de défendre la République espagnole, mais de freiner le processus révolutionnaire pour le liquider. Et il ne se gêne pas pour faire ses recommandations dans ce sens au gouvernement espagnol de Largo Caballero. La chronologie est importante: fin juillet l’URSS rejoint le Comité de non-intervention, en compagnie de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, etc. Alors qu’il est de notoriété publique que les nazis et les fascistes soutiennent efficacement Franco. Et ce n’est qu’en novembre que les soldats soviétiques s’engagent en Espagne… alors que le processus spontané de volontariat, qui conduira aux Brigades internationales, est déjà bien amorcé.

Parler de dissensions au sein du camp républicain est soit un doux euphémisme, soit une incompréhension grave de la tragédie qui s’est déroulée. Car la politique du parti communiste espagnol, fidèle serviteur de Staline, le conduira à mener une lutte à mort contre les révolutionnaires, avec l’aide des assesseurs soviétiques. On évoquera seulement le cas emblématique d’Andreu Nin, leader du POUM. Notons au passage que j’ai eu l’occasion de parler de cet aspect de la guerre avec la suissesse libertaire Clara Rosenthal. Elle fut emprisonnée avec son mari Pavel dans une geôle stalinienne à Barcelone1La Suisse et la guerre d’Espagne, film sorti en 2002.!

En conclusion, M. Mounir évoque que «l’Union soviétique a apporté son aide à la République espagnole». Oui un peu comme les banquiers qui «aident» leurs clients! Comme l’a relevé l’historien Yuri Rybalkin, chaque balle expédiée d’URSS était facturée, comme les soldes de tous les «conseillers» soviétiques, les avions, etc.2Yuri Rybalkin, Stalin y la Espana, ed marcial Pons Historia, 2007. Et payé avec l’or de la banque d’Espagne.

De retour en URSS, les héros soviétiques de la guerre d’Espagne furent décorés et honorés…jusqu’au jour où Staline signa son pacte avec Hitler et les fit fusiller. Rita Schacht évoque le sort de son père Ernst dans mon film C’était mon rêve3C’était mon rêve, film sorti en 2008.. Né en Suisse, Ernst Schacht, commandant d’aviation soviétique, reçoit l’ordre du Drapeau rouge de la main de Staline à son retour de Madrid. Il sera fusillé en été 1941, avec ses camarades, sa femme et ses parents!

En conclusion: après avoir étranglé la révolution espagnole, Staline a ensuite assassiné ses acteurs en URSS. La réaction contre la République espagnole était semblable au dieu bicéphale Janus!

Peut-être que ces faits éclaireront la discussion.

Daniel Künzi, cinéaste (GE)

Notes   [ + ]

1. La Suisse et la guerre d’Espagne, film sorti en 2002.
2. Yuri Rybalkin, Stalin y la Espana, ed marcial Pons Historia, 2007.
3. C’était mon rêve, film sorti en 2008.
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