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(RE)PENSER L’ÉCONOMIE

Dans l’éditorial du Courrier du 26 juillet dernier relatif aux fermetures de bureaux de poste en Suisse, Gustavo Kuhn mentionnait qu’en France, La Poste a décidé de facturer les visites du facteur à des parents âgés. Ceci pour répondre aux critiques de ceux qui relèvent que le facteur n’a plus le temps de dialoguer avec les usagers. Ainsi, une relation humaine normale découlant de la fourniture d’une prestation publique est marchandisée pour permettre à La Poste de réaliser des bénéfices. Cet exemple est emblématique de ce à quoi conduit la soumission au marché de toutes les activités humaines dans le capitalisme.

Comprendre les origines des fermetures de bureaux de poste en Suisse nécessite de remonter dans le temps et de revenir aux décisions politiques qui suscitent aujourd’hui les protestations de nombreux citoyens. Il est fort probable qu’une partie de ces mêmes citoyens ont applaudi en 1997 la libéralisation du marché des communications et la fin du monopole des PTT, séparés en deux entités. L’une, La Poste, pour le courrier, les colis, les services financiers et les cars postaux. L’autre pour les télécommunications avec Swisscom.

A l’époque, les tentatives de lancer un référendum contre ce processus n’ont pas abouti en raison, notamment, de l’adhésion du Parti socialiste suisse au projet voté par les Chambres fédérales. Par ailleurs, si le référendum avait obtenu les signatures nécessaires, il n’est pas certain que lors de la votation populaire le projet aurait été refusé. En effet, celui-ci s’inscrivait dans le grand courant de libéralisation entamé dans les années quatre-vingts. Il promettait une baisse des prix des communications téléphoniques et un avenir radieux avec le développement de l’Internet. Les monopoles publics étaient décriés car ils étaient présentés comme source de lourdeur et de gaspillage, empiétant sur l’économie privée, plus à même de fournir ce type de prestation et à meilleur coût. De plus les PTT souffraient de maux insupportables! Pensez-y: les salariés étaient des fonctionnaires et les bénéfices des télécommunications servaient à financer pour partie les services postaux! Quelle horreur! Des financements croisés! Toutes choses contraires à la bonne logique capitaliste sauf lorsqu’elles sont utilisées par les entreprises privées en situation de monopole…

Pour mieux faire passer leur projet, les Chambres fédérales ont privatisé La Poste et Swisscom sous forme de sociétés anonymes dont la majorité du capital action restait aux mains de la Confédération. Comme si la forme juridique d’une privatisation changeait quoi que ce soit aux objectifs de celle-ci. En revanche, pour affaiblir encore davantage La Poste, les Chambres ont mis sur pied un nouveau concept, le «service universel», en lieu et place du service public. Ce concept visait à réduire progressivement le monopole que La Poste exerçait sur la distribution des lettres et des colis. Actuellement, le monopole pour les colis a été complètement supprimé et, pour les lettres, il ne porte plus que sur les envois de moins de 50 grammes! Autant dire sur pas grand-chose avec le développement des messageries électroniques, et il est envisagé de le supprimer. Cela, bien entendu, a fait le bonheur des entreprises privées de livraison de lettres et de colis devenues très rapidement des entreprises transnationales.

Les résultats ne se sont pas fait attendre. La Poste ne couvre plus ses frais dans le domaine du courrier et elle réalise des bénéfices essentiellement par le biais des prestations de Postfinance. Ainsi la libéralisation du secteur des communications décidée à l’OMC est-elle devenue effective en Suisse comme partout dans le monde. Avec toutes les conséquences qui en découlent, notamment en termes de conditions de salaires et de travail des entités privatisées, d’une part, et de baisses de prestations publiques ou de leur marchandisation, de l’autre.

Les protestations d’aujourd’hui contre les fermetures de bureaux de poste apparaissent parfois comme de la naïveté ou comme de l’hypocrisie. On ne peut pas d’un côté applaudir des deux mains la libéralisation du marché et de l’autre pleurer sur les conséquences qui en découlent.

Opinions Chroniques Bernard Clerc

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