Chroniques

Une littérature bonne pour le service

Mauvais genre

Tout président français veut laisser sa trace dans l’histoire. Celle de Sarkozy risque d’être des plus ténues: un «pôv’ con» que ne retiendront pas les pages roses du Petit Larousse, et une phrase malheureuse sur La Princesse de Clèves qui, à peine prononcée, a suscité de belles réactions chez les littéraires. En février 2006, celui qui n’était encore que ministre de l’intérieur s’en était pris au «programme du concours d’attaché d’administration» dans lequel «un sadique ou un imbécile» avait introduit des questions sur le roman de Mme de La Fayette – comme si une «guichetière» pouvait en penser quelque chose!

Dans les dix ans qui ont suivi son élection, toute une série d’ouvrages ont été publiés, du Lire, interpréter, actualiser d’Yves Citton (2007) au très récent Explore de Florent Coste (mai 2017). Si leurs thèses et leurs approches ne sont pas toujours les mêmes, tous cherchent à apporter un démenti à l’ex-président; mais, curieusement, en s’inscrivant dans sa logique.

A quoi peut bien servir la littérature, demandait Sarkozy? On aurait pu lui répondre, comme on en était venu à le faire dès le milieu du XIXe siècle, que les arts ne visent aucune utilité concrète; que leur raison d’être réside au contraire dans une prise de distance par rapport au monde de «l’action pratique». Or ces essais de théorie littéraire donnent tous la même réponse: ça sert; ça doit servir: au niveau moral (en particulier en ce qui concerne les émotions, avec distinction entre le «négatif» et le «bénéfique»), au niveau politique (celui de la «citoyenneté», de la défense de la démocratie).

Le dernier paru, le gros volume de Florent Coste, est sans doute le plus radical dans ses prises de position; mais aussi le plus daté, dans les idées comme dans les termes employés: la mentalité est proche de celle des théoriciens communistes des années 1930, le lexique rappelle mai 68 avec ses attaques contre les réactionnaires ou les petits-bourgeois – Coste s’en prend au «néo-conservatisme dominant», défend la nécessité d’un «interventionnisme politique»; on est toujours dans «l’agitprop», la littérature ne peut servir qu’à l’action.

Ce qui impliquerait une rupture totale avec les pratiques antérieures, tant pour la littérature elle-même que pour sa théorie ou son enseignement. Et notamment la condamnation de ce qui faisait la spécificité de l’Ecole de Genève, à savoir l’explication de texte, l’analyse des formes et de la façon dont elles produisent du sens. Il conviendrait d’abandonner «le corps-à-corps frontal avec le texte» et d’«en finir, une bonne fois pour toutes, avec les figures de l’auteur», les lecteurs étant «les seuls acteurs dignes d’intérêt». Le vocabulaire se fait guerrier: explorer, pour Coste, c’est avant tout chercher des «armes», des «munitions», pour pouvoir «intervenir sur le terrain»: la «mobilisation» est générale.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette réquisition de la littérature à des fins de lutte sociale et politique; l’espace de cette chronique ne le permet guère. Je ne veux retenir ici que l’accent mis sur un lecteur dont la littérature aurait pour mission de favoriser «la volonté d’agir». Coste s’inspire notamment d’une des thèses défendues par Yves Citton, qui l’avait énoncée à partir d’une expérience tentée par le professeur américain Stanley Fish. Ce dernier, après l’un de ses cours, avait laissé au tableau quelques noms, superposés, de linguistes et critiques («Jacobs-Rosenbaum / Levin / Thorne»…). Malicieux, il avait demandé aux étudiants du cours suivant d’analyser ce qu’il leur présentait comme un poème religieux anglais du XVIIe. Les «interprétations» les plus subtiles avaient alors fusé. La conclusion à tirer était que ce sont «les lecteurs qui font les poèmes», et que toute interprétation a sa légitimité.

Ce qui m’avait frappé, moi, à la lecture de cette anecdote, c’est le fait que l’absence d’une culture historique pouvait permettre n’importe quelle manipulation. Un étudiant un tant soit peu au fait de ce qu’était la poésie baroque aurait dû immédiatement reconnaître l’absence de ses traits caractéristiques et refuser d’entrer dans le jeu, ou le faire en toute lucidité. Ce que prouvait le professeur de Harvard, en réalité, c’est que ses étudiants pouvaient être déterminés dans leur comportement par une autorité apparemment bienveillante, et tomber dans le premier panneau tendu, comme leurs compatriotes qu’on allait jeter dans les guerres du Moyen-Orient avec de pseudo-informations (telle l’histoire des armes chimiques irakiennes).

Présenter la littérature dans toute son altérité (celle des époques, des auteurs, des manières de signifier), ne pas viser à une simple «actualisation» à des fins politiques, mais analyser des textes, cerner des individualités d’écrivains, des mouvements historiquement datés, c’est précisément permettre cette réflexion distanciée par laquelle on peut essayer d’échapper à tous les déterminismes que nous impose «le monde d’aujourd’hui» – à tous les embrigadements.
 

Opinions Chroniques Guy Poitry

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lundi 8 janvier 2018

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