Chroniques

L’eau douce, un bien essentiel à la santé pour tous

À votre santé!

L’accès à une eau douce sans risque sanitaire est l’un des moyens les plus efficaces de promouvoir la santé et de réduire la pauvreté. Or, si l’eau recouvre bien les 72% de la terre, l’essentiel est de l’eau salée et l’eau douce accessible en représente moins de 1%. Par ailleurs, les prélèvements d’eau destinés à l’irrigation ont progressé de plus de 60% depuis 1960 et représentent, au niveau mondial, 70% du total des prélèvements. L’eau douce est donc un bien rare qu’il faut protéger. D’ailleurs, en 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies «a reconnu le droit à l’eau potable et à l’assainissement sûr et propre comme un droit de l’homme essentiel à la pleine jouissance de la vie et du droit à l’exercice de tous les droits de l’homme».

A cette occasion, l’Assemblée générale a noté «avec une vive préoccupation que près de 900 millions de personnes n’avaient pas accès à l’eau potable», et ceci malgré le fait que, depuis 2005, l’OMS avait déclaré une décennie internationale d’action «l’eau, source de vie». Il faut noter encore que, dans les pays défavorisés, les problèmes d’accès à l’eau ne sont pas toujours liés à l’absence de ressources en eau mais à un manque de moyens financiers ou/et à une absence d’organisation pour rendre potable, stocker et distribuer l’eau aux populations. Rappelons que l’eau douce est le véhicule non seulement de maladies telles que les gastro-entérites (qui sont encore responsables de près de 500 000 décès d’enfants de moins de 5 ans dans le monde chaque année), certaines parasitoses, le choléra (et l’exemple de Haïti est parlant) mais aussi de risques liés à des pollutions chimiques causées par des déchets industriels ou agricoles.
Il parait donc primordial que l’eau douce soit considérée comme un bien non seulement essentiel mais aussi public et que l’ensemble de la communauté humaine se donne les moyens pour que chacun puisse en bénéficier, quels que soient son revenu, sa situation sociale ou son lieu de vie.

Or deux courants s’y opposent hélas fortement, même sous nos latitudes. D’abord, la tendance à privatiser la distribution de l’eau, permettant à des entreprises, dont c’est le moteur, de faire du profit, par exemple en priorisant certains quartiers peuplés de gens aisés et en négligeant les quartiers populaires, ou en rendant les tarifs si prohibitifs que de nombreux usagers, ne pouvant pas payer, se voient privés d’eau courante dans leur maison. Comme le relève récemment le Lancet, prestigieuse revue médicale, ceci est arrivé en 2010-2011 (donc avant l’ère Trump!) dans le Michigan où 100 000 personnes ont été, du jour au lendemain, privées d’eau en raison d’un retard de paiement et ont dû s’approvisionner dans une rivière, ce qui a entraîné une recrudescence de diarrhées mais aussi d’intoxications au plomb; globalement, au final, l’épisode a coûté beaucoup plus cher que les factures impayées (mais ce ne sont pas les mêmes qui payent!).

L’exemple du Michigan n’est pas un cas isolé et l’expérience des privatisations de l’eau dans d’autres pays prouve qu’elles posent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent: au Royaume-Uni, les consommateurs ont subi des hausses de prix constantes. En Bolivie, dans les années 2000, le service s’est considérablement détérioré et le prix de l’eau a atteint les 20% du revenu mensuel d’un ménage moyen. La dernière décision du gouvernement grec, sous la pression de la Troïka désireuse de privatiser la distribution de l’eau dans les villes d’Athènes et de Thessalonique, prétendument pour «contribuer à la diminution de la dette publique», est inquiétante.

Deuxièmement, il existe le commerce de l’eau en bouteille, dont Nestlé est une des entreprises leaders. Le message publicitaire vantant l’eau en bouteille «de meilleure qualité» que celle du robinet est malheureusement largement passé auprès des populations. Même dans des pays où l’eau courante est excellente comme en Suisse. C’est de plus une aberration environnementale puisque l’eau en bouteille présente une charge écologique plus de 450 fois supérieure à l’eau du robinet. Comme le rapporte le film Bottled life1Bottled Life – Nestlé et le commerce de l’eau, documentaire d’Urs Schnell, Suisse, 2011., cette privatisation de l’eau dessert parfois les populations locales comme dans les environs de Lahore, au Pakistan, lorsque la nappe phréatique s’est subitement abaissée et l’eau des puits est devenue insalubre après l’installation de Nestlé. Tandis que la population locale a éprouvé de plus en plus de peine à s’approvisionner en eau, l’entreprise a poursuivi la vente de bouteilles d’eau à 40 centimes de franc le litre, un coût inaccessible pour beaucoup et au mépris de la santé des gens. Cette attitude rappelle singulièrement les années 1970 où la même firme était accusée de tuer des bébés avec sa politique qui décourageait l’allaitement au profit des laits en poudre!

L’eau, ressource indispensable à la survie de l’homme, est l’objet de toutes les convoitises des marchés financiers. Force est de constater qu’elle est en voie de devenir une marchandise comme n’importe quelle denrée alimentaire.

L’accaparement de l’eau est bien plus intéressant au niveau financier, et préoccupant au niveau humain, que celui du pétrole et du gaz. Vous pouvez vivre sans votre voiture. Mais essayez de vivre sans eau!

L’enjeu est de taille.

* Pédiatre FMH et membre de E-Changer.

Notes   [ + ]

1. Bottled Life – Nestlé et le commerce de l’eau, documentaire d’Urs Schnell, Suisse, 2011.
Opinions Chroniques Bernard Borel

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lundi 8 janvier 2018

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