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Dédommagements

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Mauvais genre

Il y a des mecs qui ne sont pas des cadeaux. C’est ce que doit se dire aujourd’hui Amber Heard à propos de celui qu’elle a épousé il y a un peu plus d’un an. L’actrice vient en effet de demander le divorce, non sans avoir accusé Johnny Depp de violences conjugales: celui-ci l’aurait régulièrement frappée, et la jeune femme a présenté au juge un lourd dossier de quarante pages, avec notamment des photos où l’on voit son visage tuméfié.

Ce qu’il y a de merveilleux avec les people, c’est que tout ce qui leur arrive devient objet de commentaires et de jugements. Il y a eu aussitôt, bien évidemment, d’un côté, des appels indignés au boycott du tout récent concert de Johnny Depp, à Stockholm, avec le groupe de rock qu’il a formé l’an dernier; et de l’autre, de ferventes manifestations de soutien à l’acteur et guitariste. Ces dernières semblent l’avoir emporté en quantité et virulence, encouragées d’ailleurs par l’ex-compagne de Depp, Vanessa Paradis, et par leur fille; la suspicion est retombée sur Amber Heard, qui ne rêverait que d’empocher la plus grosse part du magot dans la procédure de divorce, fût-ce par le biais de dédommagements pour coups reçus.

Mais on oublie souvent qu’avec les stars, les dommages sont aussi collatéraux: ils affectent les nombreux fans. On le voit dans ce cas-ci, avec les gémissements de celles et ceux qui s’avouent profondément déçus des dérapages deppiens, aussi bien qu’avec les protestations irritées de ceux et celles qui ne veulent pas croire aux accusations dont il est l’objet. Je me suis trouvé moi-même confronté à l’une de ces fortes implications émotionnelles il y a quatre ans: soit précisément au moment où on annonçait la séparation de Johnny Depp et de Vanessa Paradis. Sur les ondes d’une de nos radios romandes, un pauvre homme criait son désespoir, disait à quel point la nouvelle l’avait dévasté. Il n’en dormait plus, passait ses journées à pleurer. C’était un si beau couple! Ils allaient si bien l’un avec l’autre! Décidément, si même cette union, qui avait tenu durant quatorze ans, se brisait tout à coup, il n’y avait plus rien à espérer en ce monde; la vie ne valait plus d’être vécue.

J’ignore si ce malheureux, anéanti par la douleur, a alors choisi de s’envoler vers ces autres cieux où doivent bien s’ennuyer à présent, sous leurs auréoles, les saints que nos légendes dorées peopolisèrent en d’autres temps et autres mœurs. Mais je crains fort, au cas où il serait parvenu à surmonter sa détresse, que les nouveaux déboires conjugaux de Johnny Depp ne lui aient donné le coup de grâce.

On ne prend pas assez la mesure de la souffrance des fans. La justice commence à le faire, pourtant, timidement. Ainsi, en février 2014, le Tribunal de Grande Instance d’Orléans a reconnu «le préjudice affectif» subi par cinq membres de la section française de la «Michael Jackson Community» après la mort de leur idole. Le Docteur Conrad Murray a donc été condamné à leur verser à chacun un euro, somme symbolique certes, mais nécessaire pour qu’ils puissent faire leur deuil. C’est en effet lui qui, en administrant à Michael Jackson la dose létale d’anesthésique, était à l’origine du «fait dommageable» (l’extinction de voix définitive du chanteur), lequel avait entraîné chez ces fans une souffrance dûment attestée par des certificats médicaux.

Le verdict du tribunal ne semble pas avoir encore fait jurisprudence. Mais ce n’est qu’une application particulière de l’article 1382 du Code civil français portant sur les dommages causés et leur réparation. Le futur redivorcé Johnny Depp fera sans doute prochainement connaissance avec ses équivalents étatsuniens. Une ancienne et courte note du Courrier, datant du 11 août 1997, et que j’avais soigneusement archivée après lecture, en donne une petite idée. Une très pieuse citoyenne américaine, abandonnée par son époux, avait obtenu la condamnation dudit mari, certes, mais surtout celle de sa rivale, pour «détournement d’affection», avec les dédommagements qu’elle croyait être en mesure d’exiger. L’issue favorable du procès l’avait hautement réjouie: «J’espérais que l’Amérique témoignerait que la famille est importante et que le mariage est un don de Dieu. Personne n’a le droit de détruire ce cadeau.» Curieusement, il ne semble pas qu’elle ait demandé la restitution du paquet cadeau avec le conjoint qui lui avait été livré dans l’emballage, sous les rubans; mais elle était apparemment bien convaincue que le Créateur de Toutes Choses avait laissé le prix sur l’étiquette. Ce qui, après tout, est l’essentiel.

* Ecrivain.

Opinions Chroniques Guy Poitry

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lundi 8 janvier 2018

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