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L’Irlande: un nouveau modèle?

(Re)penser l'économie

Au gré des experts et des circonstances, les médias se font régulièrement l’écho de modèles de réussite en matière économique. En France, par exemple, le modèle allemand est servi à toutes les sauces et, actuellement, permet de justifier la révision à la baisse du code du travail. La flexibilité du marché du travail allemand serait la base de sa prospérité économique. Les critères de ces réussites sont la progression du Produit intérieur brut (PIB) supérieure à la moyenne, d’une part, et l’adaptation du marché du travail aux exigences du capital, de l’autre.

Depuis quelques mois, le modèle à la mode est l’Irlande, renommée le Tigre celtique à partir de 1987 lorsque ce pays a réduit fortement son impôt sur le bénéfice des entreprises pour le ramener à 12,5% (avec une imposition à 10% pour les entreprises exportatrices), taux le plus bas d’Europe. Ce dumping fiscal a évidemment attiré nombre de multinationales en Irlande, permis la création de nombreux emplois, favorisé une forte immigration et enclenché une hausse spéculative des prix de l’immobilier. La croissance réelle du PIB s’est révélée très forte, particulièrement entre 1995 et 2000, où elle avoisinait les 10% par an.

Puis le miracle a montré ses limites. Fortement engagées dans l’immobilier, les banques irlandaises ont été frappées de plein fouet par la crise bancaire de 2007/2008. Elles se sont retrouvées en quasi faillite et l’Etat a dû intervenir massivement par un plan de sauvetage portant sur 64 milliards d’euros. Le PIB a chuté fortement, le chômage a explosé pour atteindre 15% en 2011 contre 4,5% en 2007, avec un taux de 30% chez les jeunes de moins de 30 ans. Les prix de l’immobilier ont baissé de 50% et l’endettement brut des collectivités publiques est passé de 28% en 2007 à 120% du PIB en 2015. Les Irlandais ont recommencé à émigrer (plus de 80 000 émigrés par an, notamment des jeunes) et l’Etat s’est retrouvé en défaut de paiement, ce qui a entraîné l’intervention de la Troïka (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, Commission européenne) avec des prêts de 67 milliards d’euros conditionnés à des mesures d’austérité drastiques.

Parmi celles-ci, relevons la baisse de la masse salariale de la fonction publique de près de 18%. Cette baisse a été obtenue par la suppression de 40 000 postes de travail sur 320 000, une baisse des salaires de 11% en moyenne, une augmentation du temps de travail de 2 heures par semaine, la réduction de la durée des indemnités de chômage, la révision des subventions au paiement des factures d’électricité et de téléphone et la mise sous condition de ressources de l’aide médicale gratuite.

L’Etat n’a pas revu à la hausse l’imposition des entreprises mais a créé une taxe foncière, une taxe sur l’eau potable, une hausse des taxes sur les véhicules, le tabac, l’alcool et la fiscalisation des indemnités de congé maternité a été introduite.

Vous l’aurez compris, la toute grande majorité de la population est passée à la caisse pour une moyenne de 1000 euros par foyer, dans un contexte de baisse généralisée des revenus. Il n’est dès lors pas étonnant que l’endettement des ménages se soit aggravé: il représente 108% du PIB. Au total, l’endettement de l’Etat, des entreprises et des ménages atteint 490% du PIB irlandais!

Cette synthèse de la crise irlandaise1Données extraites d’un document de la Fondation Robert Schumann, 20 octobre 2014, et des statistiques de l’OCDE. est nécessaire pour aborder la question du redressement de l’Irlande, qui autorise nombre d’experts et de commentateurs à citer ce pays en exemple. Après cinq ans de baisse et de stagnation du PIB, celui-ci a repris sa progression ces deux dernières années pour revenir en 2012, en volume, au niveau de 2007 et dépasser celui-ci en 2015. Cette reprise est cependant à mettre en relation avec la part de bas salaires – la proportion de salariés dont le salaire est inférieur aux deux-tiers du salaire médian – qui était de 23% en 2013, ainsi qu’aux éléments cités précédemment.

En d’autres termes, ce qui est considéré comme réussite ou comme modèle, ce sont les conditions qui permettent une reprise de la croissance en favorisant les intérêts des entreprises au détriment des salariés et de la majorité de la population. Nous pourrions postuler un autre modèle avec une répartition différente des fruits de la richesse produite.
* Membre de SolidaritéS, ancien député.

Notes   [ + ]

1. Données extraites d’un document de la Fondation Robert Schumann, 20 octobre 2014, et des statistiques de l’OCDE.
Opinions Chroniques Bernard Clerc

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