SAMUEL SCHELLENBERG
ENJEU Depuis son invention, la photo n'a cessé de provoquer des controverses, éthiques ou juridiques. A Lausanne, le Musée de l'Elysée se penche sur la question. L'occasion de constater qu'art et polémique forment un vieux couple.
Nous sommes en 1920, durant l'été. Frances et Elsie, deux cousines âgées de 10 et 16 ans, passent leurs vacances dans la maison familiale d'Elsie, dans le Yorkshire anglais. Un jour, à l'aide d'un appareil photo, les gamines immortalisent des fées – voilà plusieurs jours qu'elles prétendent en voir, de même que des lutins, mais personne ne veut les croire. Stupéfaction, au tirage: les clichés comportent effectivement des petites figures ailées. Le père d'Elsie n'y croit pas et confisque l'appareil photo. La mère, elle, doute. Adepte du spiritisme, Sir Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, s'en mêle: il prend la défense des fillettes et publie les images controversées. Ce n'est qu'en 1983 qu'Elsie confesse la vérité: les fées ont été copiées à partir d'un livre, collées sur un carton et accrochées aux feuilles d'un arbre.
Le cas (voir l'illustration en page suivante) est l'une des 75 polémiques que présente «Controverse – une histoire juridique et éthique de la photographie», au Musée de l'Elysée de Lausanne. Une fois n'est pas coutume, l'institution accompagne les photos de longs textes explicatifs, sur les raisons des polémiques.
Il aura fallu quatre ans au conservateur Daniel Girardin et à l'avocat et diplômé de l'Ecole du Louvre Christian Pirker pour rassembler et ordonner cette passionnante collection de drames humains et d'anecdotes cocasses, également détaillés dans un imposant catalogue. «Nous avons nous-mêmes eu des controverses assez vives sur certaines pièces», plaisante Christian Pirker.
angelina, jolie zoophile
Les litiges présentés sont tantôt éthiques, tantôt juridiques et mettent en scène deux parties profondément convaincues d'avoir raison. «A l'Elysée, c'est le spectateur qui est juge, précise Christian Pirker. Il peut se confronter à ses propres convictions.»
La date de la première polémique présentée dans l'exposition coïncide avec l'apparition du médium: il s'agit d'une mise en scène imaginée par Hippolyte Bayard sous le titre d'Autoportrait en noyé (1840). Inventeur d'un procédé photographique, le Français se fait coiffer au poteau par Daguerre, qui reçoit de plus gros soutiens financiers pour réaliser son daguerréotype. Bayard proteste en imaginant son (faux) décès, mais n'en sera pas moins oublié par l'Histoire.
A l'autre extrême de l'exposition, presque 170 ans plus tard, la dernière dispute présentée à Lausanne concerne une photo de David LaChapelle: elle montre Angelina Jolie le visage rieur et la poitrine en contact avec un museau de cheval. Publiée en couverture de Photo, elle effraie les distributeurs suisses du magazine: ce numéro ne sortira pas en kiosques. La raison? Une interprétation pour le moins zélée de l'article 197 du code pénal, qui interdit de mettre en circulation des images contenant des «actes d'ordre sexuel avec [...] des animaux»...
Entre ces deux polémiques, le musée évoque, dans le désordre: le scandale des clichés de Man Ray (1890-1976) vendus à prix d'or en tant qu'originaux, alors qu'ils étaient tirés sur du papier Agfa fabriqué dans les années 1990; le dilemme autour de la diffusion des rares images de camps de concentration nazis; ou les problèmes qui se posent lorsque des photoreporters assistent à des mises à mort.
Dans la catégorie des photos retouchées, on ne manquera pas ce photomontage théâtral visant à dénoncer les «crimes de la Commune», présenté comme un cliché du «25 mai 1871 à 4 heures et demie». La fausse légende pousse le public à croire à ce qu'il voit, malgré la grossièreté du montage. «Lorsqu'ils sont associés, le mot et l'image forment un couple infernal», note Daniel Girardin. Autre retouche exposée: celle de la fameuse image de l'armée rouge hissant un drapeau soviétique sur les toits de Berlin. Le soldat qui tient l'étendard porte une montre à chaque poignet: l'une des deux, sans doute volée, sera gommée avant la diffusion du cliché.
«tuer, c'est porno»
L'Elysée se penche aussi sur plusieurs cas de nus qui ont défrayé la chronique. «Le sexe est partout, mais on ne tolère pas la nudité», s'énerve le photographe Jock Sturges. Depuis les années 1980, l'Etasunien immortalise des enfants, adolescents et parents naturistes. Son travail est respecté, jusqu'au jour où le FBI fait irruption chez lui, en 1990. Une perquisition en forme de saccage, deux ans d'enquête et 100 000 dollars de frais de justice plus tard, Sturges est innocenté: oui, son travail est de l'art; non, il ne s'agit pas de pornographie enfantine. «Ces mêmes personnes qui m'accusent acceptent sans problème que les gens tuent. Pour moi, c'est ça la pornographie.» ---
--- Comme l'ont constaté plusieurs autres photographes exposés à l'Elysée – mais aussi David Hamilton, qui a décliné l'invitation lausannoise –, la nudité des enfants crée aujourd'hui des réactions très fortes, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans. «On m'a accusé de pornographie, alors qu'il n'y en a aucune dans cette image», témoigne Garry Gross, à propos du fameux portrait de l'actrice Brooke Shields âgée de 10 ans, debout dans une baignoire et maquillée comme une adulte. Cette nouvelle hostilité fait suite aux différentes affaires de pédophilie qui ont émergé ces dernières années. Mais elle est aussi le fait d'«un libéralisme qui donne peu de liberté à la culture», estime Daniel Girardin.
Par ailleurs, le conservateur rappelle qu'«une photo a toujours du sens – que ce soit pour le photographe, le diffuseur ou le spectateur». Or l'utilisation de ce sens est une forme de contrôle: «Si quelqu'un décide de photographier telle scène durant un conflit, il procède à un acte de pouvoir. Idem pour celui qui diffuse l'image ou celui qui refuse de le faire.» C'est pour cela que depuis les années 1990, la machine judiciaire s'emballe: «L'augmentation de la circulation des images n'a fait qu'accroître ce pouvoir, avec un impact sur le public qui provoque des conflits», estime Christian Pirker. Aujourd'hui, tout le monde veut contrôler les images et les enjeux sont gigantesques.
inspirer, expirer...
Malheureusement, chaque procès souligne la méconnaissance du droit en matière d'art du XXe siècle: «L'appropriation, le happening: le droit peine à faire entrer ces formes d'art dans la notion d'auteur», déplore Christian Pirker. Au tribunal, la conception de l'artiste demeure romantique: il est peintre ou sculpteur, point.
Ainsi, lorsque Gianni Motti s'approprie une série de photos de l'AFP et les expose sous le titre Paysages (dommages collatéraux (2002) – les clichés montrent des bombardements dans un environnement bucolique des Balkans –, l'Agence France Presse saisit le Tribunal de grande instance de Paris: elle estime que Gianni Motti est allé au-delà du «droit d'inspiration» qu'elle lui avait accordé à l'achat des clichés. On s'en doute, ce «droit d'inspiration» est inconnu juridiquement; et l'argument du statut artistique donné à l'objet par le créateur n'a pas été pris en compte. Duchamp aurait apprécié.