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L'art de la discorde

Paru le Samedi 12 Avril 2008
    SAMUEL SCHELLENBERG    

Culture ENJEU Depuis son invention, la photo n'a cessé de provoquer des controverses, éthiques ou juridiques. A Lausanne, le Musée de l'Elysée se penche sur la question. L'occasion de constater qu'art et polémique forment un vieux couple.
Nous sommes en 1920, durant l'été. Frances et Elsie, deux cousines âgées de 10 et 16 ans, passent leurs vacances dans la maison familiale d'Elsie, dans le Yorkshire anglais. Un jour, à l'aide d'un appareil photo, les gamines immortalisent des fées – voilà plusieurs jours qu'elles prétendent en voir, de même que des lutins, mais personne ne veut les croire. Stupéfaction, au tirage: les clichés comportent effectivement des petites figures ailées. Le père d'Elsie n'y croit pas et confisque l'appareil photo. La mère, elle, doute. Adepte du spiritisme, Sir Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, s'en mêle: il prend la défense des fillettes et publie les images controversées. Ce n'est qu'en 1983 qu'Elsie confesse la vérité: les fées ont été copiées à partir d'un livre, collées sur un carton et accrochées aux feuilles d'un arbre.
Le cas (voir l'illustration en page suivante) est l'une des 75 polémiques que présente «Controverse – une histoire juridique et éthique de la photographie», au Musée de l'Elysée de Lausanne. Une fois n'est pas coutume, l'institution accompagne les photos de longs textes explicatifs, sur les raisons des polémiques.
Il aura fallu quatre ans au conservateur Daniel Girardin et à l'avocat et diplômé de l'Ecole du Louvre Christian Pirker pour rassembler et ordonner cette passionnante collection de drames humains et d'anecdotes cocasses, également détaillés dans un imposant catalogue. «Nous avons nous-mêmes eu des controverses assez vives sur certaines pièces», plaisante Christian Pirker.


angelina, jolie zoophile

Les litiges présentés sont tantôt éthiques, tantôt juridiques et mettent en scène deux parties profondément convaincues d'avoir raison. «A l'Elysée, c'est le spectateur qui est juge, précise Christian Pirker. Il peut se confronter à ses propres convictions.»
La date de la première polémique présentée dans l'exposition coïncide avec l'apparition du médium: il s'agit d'une mise en scène imaginée par Hippolyte Bayard sous le titre d'Autoportrait en noyé (1840). Inventeur d'un procédé photographique, le Français se fait coiffer au poteau par Daguerre, qui reçoit de plus gros soutiens financiers pour réaliser son daguerréotype. Bayard proteste en imaginant son (faux) décès, mais n'en sera pas moins oublié par l'Histoire.
A l'autre extrême de l'exposition, presque 170 ans plus tard, la dernière dispute présentée à Lausanne concerne une photo de David LaChapelle: elle montre Angelina Jolie le visage rieur et la poitrine en contact avec un museau de cheval. Publiée en couverture de Photo, elle effraie les distributeurs suisses du magazine: ce numéro ne sortira pas en kiosques. La raison? Une interprétation pour le moins zélée de l'article 197 du code pénal, qui interdit de mettre en circulation des images contenant des «actes d'ordre sexuel avec [...] des animaux»...
Entre ces deux polémiques, le musée évoque, dans le désordre: le scandale des clichés de Man Ray (1890-1976) vendus à prix d'or en tant qu'originaux, alors qu'ils étaient tirés sur du papier Agfa fabriqué dans les années 1990; le dilemme autour de la diffusion des rares images de camps de concentration nazis; ou les problèmes qui se posent lorsque des photoreporters assistent à des mises à mort.
Dans la catégorie des photos retouchées, on ne manquera pas ce photomontage théâtral visant à dénoncer les «crimes de la Commune», présenté comme un cliché du «25 mai 1871 à 4 heures et demie». La fausse légende pousse le public à croire à ce qu'il voit, malgré la grossièreté du montage. «Lorsqu'ils sont associés, le mot et l'image forment un couple infernal», note Daniel Girardin. Autre retouche exposée: celle de la fameuse image de l'armée rouge hissant un drapeau soviétique sur les toits de Berlin. Le soldat qui tient l'étendard porte une montre à chaque poignet: l'une des deux, sans doute volée, sera gommée avant la diffusion du cliché.


«tuer, c'est porno»

L'Elysée se penche aussi sur plusieurs cas de nus qui ont défrayé la chronique. «Le sexe est partout, mais on ne tolère pas la nudité», s'énerve le photographe Jock Sturges. Depuis les années 1980, l'Etasunien immortalise des enfants, adolescents et parents naturistes. Son travail est respecté, jusqu'au jour où le FBI fait irruption chez lui, en 1990. Une perquisition en forme de saccage, deux ans d'enquête et 100 000 dollars de frais de justice plus tard, Sturges est innocenté: oui, son travail est de l'art; non, il ne s'agit pas de pornographie enfantine. «Ces mêmes personnes qui m'accusent acceptent sans problème que les gens tuent. Pour moi, c'est ça la pornographie.» ---
--- Comme l'ont constaté plusieurs autres photographes exposés à l'Elysée – mais aussi David Hamilton, qui a décliné l'invitation lausannoise –, la nudité des enfants crée aujourd'hui des réactions très fortes, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans. «On m'a accusé de pornographie, alors qu'il n'y en a aucune dans cette image», témoigne Garry Gross, à propos du fameux portrait de l'actrice Brooke Shields âgée de 10 ans, debout dans une baignoire et maquillée comme une adulte. Cette nouvelle hostilité fait suite aux différentes affaires de pédophilie qui ont émergé ces dernières années. Mais elle est aussi le fait d'«un libéralisme qui donne peu de liberté à la culture», estime Daniel Girardin.
Par ailleurs, le conservateur rappelle qu'«une photo a toujours du sens – que ce soit pour le photographe, le diffuseur ou le spectateur». Or l'utilisation de ce sens est une forme de contrôle: «Si quelqu'un décide de photographier telle scène durant un conflit, il procède à un acte de pouvoir. Idem pour celui qui diffuse l'image ou celui qui refuse de le faire.» C'est pour cela que depuis les années 1990, la machine judiciaire s'emballe: «L'augmentation de la circulation des images n'a fait qu'accroître ce pouvoir, avec un impact sur le public qui provoque des conflits», estime Christian Pirker. Aujourd'hui, tout le monde veut contrôler les images et les enjeux sont gigantesques.


inspirer, expirer...

Malheureusement, chaque procès souligne la méconnaissance du droit en matière d'art du XXe siècle: «L'appropriation, le happening: le droit peine à faire entrer ces formes d'art dans la notion d'auteur», déplore Christian Pirker. Au tribunal, la conception de l'artiste demeure romantique: il est peintre ou sculpteur, point.
Ainsi, lorsque Gianni Motti s'approprie une série de photos de l'AFP et les expose sous le titre Paysages (dommages collatéraux (2002) – les clichés montrent des bombardements dans un environnement bucolique des Balkans –, l'Agence France Presse saisit le Tribunal de grande instance de Paris: elle estime que Gianni Motti est allé au-delà du «droit d'inspiration» qu'elle lui avait accordé à l'achat des clichés. On s'en doute, ce «droit d'inspiration» est inconnu juridiquement; et l'argument du statut artistique donné à l'objet par le créateur n'a pas été pris en compte. Duchamp aurait apprécié.



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Du Caravage à «Sensation», que de polémiques!

   SAMUEL SCHELLENBERG    



«Quand j’étais jeune, je ne gagnais rien, pourquoi m’aurait-on poursuivi en justice?» Dans les locaux de la galerie Blondeau Fine Arts Services, à Genève, où il expose1, l’artiste californien Jim Shaw tente de se remémorer les fois où son œuvre a suscité la controverse. Surprise: à un procès près pour plagiat, cet important acteur de l’art contemporain n’a jamais eu de gros problèmes – alors que ses productions comprennent du matériel «explicite», une reprise iconoclaste de la Sainte Cène ou quelques sculptures de têtes de Jésus supplicié. «Mais vous aurez noté: il n’y a pas de sang qui coule», ironise l’artiste.
Jim Shaw le déplore: ce sont souvent les politiciens qui lancent les charges, notamment lorsqu’ils sont en campagne électorale. Et certains précédents ont crée un malaise et provoqué une autocensure chez les créateurs. C’est notamment le cas de l’affaire Jeff Koons (lire ci-dessus). «Avant cela, nous étions convaincus de pouvoir tout reproduire», admet Jim Shaw, qui raconte s’être abstenu par la suite de s’approprier un dessin de Snoopy, par peur de poursuites honéreuses.


«Ce n’est pas de l’art!»

Si plusieurs polémiques ont éclaté ces dernières années – l’expo Hirschhorn au Centre culturel suisse de Paris fin 2004, l’affaire du bébé-mouette au Kunstmuseum de Berne en 2005 –, les controverses dans les arts plastiques ne sont pas une exclusivité de l’époque contemporaine. Le Caravage (1571-1610) choquait par le réalisme de ses sujets et les mœurs légères de ses modèles. Au XIXe siècle, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet – qui montre des nus académiques en compagnie de messieurs du siècle – choque «parce que la transgression est l’objet de l’œuvre, non plus la conséquence: Manet veut créer cet effet», souligne le Britannique Anthony Julius, avocat et auteur de Transgression: the Offences of Art (Ed. Thames & Hudson Ltd, 2002). Toujours selon l’éminent homme de loi, c’est à cette époque qu’apparaissent les premières exclamations du style: «Ce n’est pas de l’art!»
Quant aux visiteurs du premier Salon d’automne à Paris, en 1903, ils étaient «furieux» à la vue de la très colorée Femme au chapeau de Matisse, raconte l’écrivaine étasunienne Gertrude Stein dans The Autobiography of Alice B. Toklas (1933): «Le public a essayé de griffer le tableau.» Par la suite, cubistes et futuristes transgressent une nouvelle fois les canons de l’art. Tout comme, par la suite, les dadaïstes, surréalistes, expressionnistes abstraits ou minimalistes. «Mais l’œuvre la plus transgressive est sans aucun doute le pissoir de Marcel Duchamp», vers 1915, estime Anthony Julius. Son caractère ready made implique une rupture plus qu’une évolution.


Excréments d’éléphants

Plus tard, dès 1965, le body art de Vito Acconci, Marina Abramovic ou des Actionnistes viennois, provoque lui aussi de fortes réactions. Tout comme, au même moment, l’art féministe. Et en 1997, l’expo «Sensation» à la Royal Academy of Art de Londres – une sélection d’œuvres des Young British Artists de la collection de Charles Saatchi – provoquera de nombreux remous: les sculptures des frères Jake et Dinos Chapman, présentant des enfants aux nez phallique et aux bouches en forme d’anus, en choquent plus d’un. Tout comme la représentation de la quadruple meurtrière Myra Hindley par Marcus Harvey: des vitres du musée volent en éclats et des actes de vandalisme sont perpétrés contre l’œuvre.
A New York, en 1999, cette même exposition fera scandale pour une pièce passée inaperçue à Londres: The Holy Virgin Mary par Chris Ofili – une représentation de la Vierge supposée contenir des excréments d’éléphant. «Même le maire Rudolph Giuliani s’en est mêlé, se souvient Jim Shaw. Il faut dire qu’il était en campagne pour le Sénat.» Et que la communauté catholique est importante à New York. SSG




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  • Précédents légaux
    D'un point de vue légal, l'époque contemporaine à été marquée par deux affaires majeures. En 1989, un certain Art Rogers attaque Jeff Koons: ce dernier a reproduit en sculpture une photo d'un couple avec huit chiots, prise par Art Rogers en 1980. Même si l'appropriation est une réalité de l'art depuis le début du XXe siècle, Koons perd ses procès. C'est le choc.
    Autre précédent: la poursuite en justice, en 1990, du directeur du Contemporary Art Center de Cincinnati, aux Etats-Unis. Son institution expose Robert Mapplethorpe et sept clichés sont jugés obscènes par des visiteurs, qui saisissent la justice. Le monde de l'art tremble: un jury doit décider si les photos sont ou non de l'art. Néophytes dans le domaine, les jurés reçoivent de la part de la défense un rapide cours d'histoire de l'art – on leur explique par exemple que la beauté n'est pas un critère pour juger de la qualité d'une oeuvre. Au terme d'un long suspense – et à la surprise générale –, le jury confirme la valeur artistique des photos.
    Dans un autre médium, le procès intenté par le sculpteur Constantin Brancusi à l'Etat américain a lui aussi fait date. Nous sommes en 1927 et l'artiste d'origine roumaine vient de vendre en Europe l'un de ses Oiseaux. Pour importer la sculpture aux Etats-Unis, l'acheteur – le photographe Edward Steichen – doit payer une taxe: la douane considère la pièce comme un objet utilitaire et non comme une oeuvre d'art. Le jugement final, qui fera jurisprudence, affirme que la notion d'art se doit d'inclure les formes les plus récentes de la création. SSG








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