MARC JOLY
PATRIMOINE - Classé, l'immeuble Clarté conçu par l'architecte Le Corbusier ne sera pas propriété partielle de la Ville de Genève. Trop cher à son goût.
Tenté, pas pu. Cette formule sibylline résume l'attitude des autorités de la Ville de Genève dans le dossier épineux de l'immeuble Clarté, conçu par l'architecte Le Corbusier et construit au début des années trente dans le quartier des Eaux-Vives. Après avoir formulé, au début de février, une offre à 10 millions de francs pour racheter en partie le fameux édifice, la Ville doit aujourd'hui abandonner ce projet.
Pour Christian Ferrazino, conseiller administratif, trois raisons dictent cette décision. La première est liée aux moyens: «L'offre de 10 millions pour racheter 54% de l'immeuble a été considérée comme trop faible par la Fondation de valorisation de la Banque cantonale de Genève, et inutile de vous dire que nous ne pouvons nous engager au-delà.» Pour comprendre cette déclaration, il faut savoir que l'immeuble est devenu un joli embrouillamini juridique.
En effet, les 54% de Clarté, objets des ex-convoitises de la Ville, constituent en fait un gage contre créance laissé par une société immobilière à la Banque cantonale de Genève (BCGe). La Fondation de valorisation de cette dernière est aujourd'hui en charge de vendre ce gage et d'en tirer le meilleur prix. La vente aux enchères doit se dérouler le 25 mars prochain. Et les attentes de la Fondation se situent visiblement au-dessus des 10 millions qu'offre la Ville. A combien?
Alain Bruno Lévy, président de la fFndation, reste laconique: «Je ne peux pas vous le dire, mais la commission de contrôle parlementaire, qui surveille notre activité, sera dûment informée du montant auquel nous pensons faire partir l'enchère».
TRÈS GROS TRAVAUX
La seconde raison qui a fait changer la Ville d'avis est le système de gestion de la propriété au sein de l'immeuble. «Des décisions comme l'engagement de travaux se prennent à une sorte de double majorité. Nous aurions eu l'une des deux (avec 54%), mais nous n'aurions représenté qu'une voix de propriétaires parmi les 8 à 9 autres», explique M.Ferrazino.
Du coup, il aurait été difficile d'ouvrir le chantier d'une rénovation lourde sur l'immeuble. Là réside en fait le très gros problème qui a définitivement douché l'enthousiasme de la Ville. Car l'état de l'immeuble Clarté est peu reluisant et le coût de sa rénovation pourrait s'avérer important. «D'après nos informations, il faudrait au minimum doubler le montant de 4 à 5 millions que nous avions prévu», indique le magistrat. Cet élément est confirmé par M.Lévy qui relève qu'il s'agit d'une somme «très nettement supérieure» au premier chiffre articulé par la Ville.
TOUT FAIRE
Deux facteurs induisent ce coût élevé: l'immeuble s'est beaucoup dégradé et il est classé, ce qui fait que les interventions doivent respecter cette pièce du patrimoine. Pour Laurent Moutinot, Conseiller d'Etat en charge de l'aménagement, de l'équipement et du logement (DAEL), «l'étanchéité et les façades sont à refaire» ce qui pour l'heure, vu la nature de l'immeuble, est hors de portée de certains propriétaires. «Il faut espérer que, le 25 mars prochain, les candidats à l'achat seront des amoureux de Le Corbusier», ajoute M.Moutinot.
Dans tous les cas, l'Etat veillera à ce que la transaction se fasse en connaissance de cause: les propriétaires potentiels pourront connaître avant la vente aux enchères le devis de rénovation établi par le conservateur cantonal.
Et si personne ne veut s'engager? L'immeuble tombera-t-il en ruine? On en est de loin pas encore là, mais, rappelle M.Moutinot, le Conseil d'Etat reste sur sa décision du 10 septembre dernier: «Toutes les mesures devront êtres prises, y compris, en ultime recours, des travaux d'office pour préserver l'immeuble.»