MICHAËL RODRIGUEZ
Les faiblesses ne manquent pas dans le projet de nouveau Musée des beaux-arts. Si le grief d'atteinte au paysage paraît déplacé, le site de Bellerive tenant davantage de la place d'armes désaffectée que de la carte postale, son emplacement en marge du coeur de la ville n'en fait pas un lieu rêvé. De là à parler de périphérie, comme si le musée devait voir le jour à Ecublens ou à Epalinges, il y a un pas à ne pas franchir. On eût pu rêver mieux aussi que ce bâtiment inabouti, ébauche de geste architectural moderne coupé dans son élan par un kitsch de restaurant panoramique de montagne. Mais ce début d'audace suffit à placer le bâtiment de Bellerive au-dessus de ce qui a été construit ces dernières décennies à Lausanne.
Et si l'enjeu principal n'était pas là? L'intérêt d'un nouveau musée – c'est un truisme qu'il n'est pas inutile de rappeler – est de mieux donner à voir un patrimoine artistique: en l'espèce, rien de moins que des grands maîtres impressionnistes (Degas, Cézanne), des génies singuliers de l'art brut (Soutter, Aloïse) et des artistes de la scène contemporaine. Avec le dépôt de la collection Planque, le musée devrait s'enrichir d'oeuvres majeures du cubisme (Picasso, Braque). Sans compter les acquisitions et les prêts à venir. Car il est prévu de doubler le budget alloué aux expositions, acquisitions et activités de recherche. Avec, à la tête de l'institution, un Bernhard Fibicher qui fut la cheville ouvrière de la section Art contemporain du Kunstmuseum de Berne, cette manne ne servira pas seulement à montrer les Hodler et autres Bocion dont les partisans du musée couvrent leurs affiches.
Que le musée, d'institution étatique, devienne une fondation de droit public, ne semble guère justifié. Mais avec un financement à 100% cantonal et une majorité de représentants de l'Etat dans le conseil de fondation, ce changement de statut tient davantage du gadget que de la machine à privatiser.
«Et pourquoi pas à Rumine?», demanderont les opposants. Il y a quelque chose de comique à voir se multiplier les admirateurs d'un palais longtemps taxé d'horrible verrue. Même si on peut lui reconnaître un charme décalé, la lourdeur de son architecture et l'éclatement de ses espaces se prêtent moins bien à accueillir un musée moderne, à offrir aux oeuvres une respiration, que les salles ouvertes du nouveau bâtiment. Au spectre de Rumine, qui révèle peut-être plus de nostalgie qu'une réelle aspiration, le projet de Bellerive, avec toutes ses ombres au tableau, est encore préférable.