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Philippe Ramette. Eloge du vertige

Paru le Vendredi 04 Juillet 2008
   KARELLE MÉNINE    

Culture EXPO - En proposant à Genève une rétrospective du travail de l'artiste français, le Mamco invite à une succulente déambulation humoristique et méditative.
Il y a une chaise. Elle n'est pas réellement chaise, car si l'on s'asseyait dessus, elle craquerait, elle est seulement la représentation d'une chaise. Et elle s'est pendue. De désespoir de n'être plus qu'un objet au contenu marchand parmi d'autres objets au contenu marchand – elle qui ne visait pas d'autre gloire que celle d'accueillir une paire de fesses – elle s'est pendue. La salle du Mamco où a lieu cette petite mort s'appelle «Le suicide des objets». On pense à la phrase de Jacques Audiberti: «Ils savent bien, ceux de l'Etat, qu'il faut à tout prix que ça pète quelque part, même sur le dos d'un moustique.» Et Philippe Ramette sourit.
Il a descendu l'escalier de son hôtel en costume. Une cravate sur une chemise blanche dans un complet sombre. Une coiffure à la Bogart. On nous avait prévenue, cet homme se présente toujours en élégance. Dans la série de photographies qu'il signe, ce costume a fait de lui un personnage. Les situations changent, l'homme élégant est toujours là et son costume, comme la pipe de Maigret, la canne de Chaplin, la casquette de Tati, est de ces petites choses qui forgent des identités immédiatement reconnaissables. «Lors du premier travail photo, ce costume fut simplement un accessoire, et puis il s'est imposé naturellement. C'est la référence à l'univers endimanché de celui qui va commettre un acte exceptionnel, quelque chose qui le sort de son quotidien.» Il dit se méfier des définitions trop précises, préférer que chacun entre, regarde, et prenne ce qu'il veut, mais se reconnaît dans la phrase d'Audiberti pour ce regard décalé sur le monde.


Acte symbolique

Philippe Ramette parle doucement, sans hauteur. Il est né en 1961 à Auxerre, mais Paris est depuis longtemps sa ville. Il a commencé par peindre. Un jour, à force d'insatisfactions, il brûle toutes ses toiles et fait de ce sacrifice un objet intitulé «Les cendres de Dieu». C'est la première sculpture. «C'était un acte symbolique très fort. Il n'y avait plus de retour en arrière possible, mais ça n'était pas seulement une destruction puisque c'était devenu un objet. Il y a donc eu un passage de relais.» Et les sujets suivants seront des prothèses, des miroirs troués, des porte-voix. L'humour y prévaut, comme cet «objet à voir le chemin parcouru», cercle de bois que l'on fixe sur sa tête, où deux petits miroirs montrent ce qu'il y a derrière soi. Ou l'«Objet à voir le monde en détails», sorte de lunettes en bois perforées d'un minuscule trou.
En 2003, dans sa photographie «Paresse irrationnelle», il met en scène un homme qui fume, les pieds sur son bureau, allongé à l'horizontale en équilibre et à un mètre du sol. La chaise où il se tenait est renversée, il y a des papiers par terre, comme si tout à coup, en plein travail, cet homme s'était dit qu'il lui fallait regarder le plafond, que ça pouvait bien être un bout de ciel, qu'enfant il passait bien des heures à observer les nuages, et que ça lui manquait.
Sur une autre, il marche à la verticale sur le tronc d'un arbre et cela s'appelle «Promenade irrationnelle». «Je me souviens très bien des promenades irrationnelles que je faisais gamin. Vous savez, lorsque vous montez un escalier en vous racontant que vous êtes en train de gravir une montagne. Vous rampez, vous êtes proche de la sensation de vertige... Ce sont des souvenirs très présents. Cette magie de l'enfance, j'y tiens beaucoup. Ce que je vise, c'est l'appel à l'imaginaire. Mes objets, sculptures et photographies répondent au même désir de provoquer un processus de pensée.»


A la Hopper

Le soin mis à la scénographie de chaque photographie fait d'elle un tableau. Les couleurs d'une après-midi d'automne, le bleu d'une fenêtre, le vert d'un coin d'herbe, un monde urbain à la Hopper. Elles sont signées de Marc Domage, fidèle complice, rencontre importante dans cette chaîne de croisements qui jalonnent son oeuvre. «Une rencontre est souvent à l'origine d'une idée. Par exemple, pour la série de photographies sous-marines, c'est celle faite avec des plongeurs, devenus entre-temps des amis, qui m'a donné envie de travailler avec l'élément marin. Sans leur compréhension et le soin qu'ils ont pris à évaluer les risques, je ne l'aurais pas fait.»
On ne l'a pas encore dit. Aucune des photographies n'est truquée. A peine s'il s'appuie sur une barre métallique pour s'aider à la verticalité, à peine s'il s'accroche au rebord d'un balcon. Tout est vrai. «J'ai passé mon brevet de plongée et on a répété durant un mois en piscine avec Marc Domage. Nous avons ensuite travaillé dans une base océanique corse. J'étais lesté de plomb, cela me permettait de rester au fond. Les prises terminées, je rentrais en marchant sous l'eau, vêtu de mon beau costume...» Le résultat est un homme sous l'eau, cherchant son chemin à l'aide d'une carte, qui s'intitule «Exploration rationnelle des fonds sous-marins: la carte». D'avoir ainsi croisé ce citadin perdu, les poissons en bavardent encore.


Douleur

Avant la photographie, il y a le dessin. Ceux qui sont exposés au Mamco dévoilent un univers fait d'interrogations. Ils pré-visualisent la photo à venir. Ce sont d'infinies lignes, de la légèreté, de l'irréel. Des personnages au visage nu, sans regard, comme arrivés d'ailleurs. C'est un film en bande dessinée, les repères des prises de vue à suivre. «Chaque dessin est comme une mini-fiction, le fil suspendu d'un récit, la pré-conscientisation de tous les projets. Enfant, je passais des journées entières à dessiner des histoires évolutives.» Ce qu'il confesse ensuite dévoile beaucoup de lui, de sa façon de douter comme de son exigence: «Dessiner m'est très douloureux. Je crains toujours de mal le faire...»
Initiée par Christian Bernard dont il fut l'élève, l'exposition du Mamco est la première rétrospective de Philippe Ramette offerte en Suisse. Le titre: «Gardons nos illusions». Aucune violence dans ses oeuvres, seulement une violence poétique, à la Prévert, à la Michaux, façon de dire la catastrophe en l'associant à une pirouette sauveuse. «La potence préventive pour dictateur potentiel» en est un superbe exemple. Une potence tout ce qu'il y a de belle potence, sauf que la corde est ridiculement petite. Sur cette potence-là, on ne peut pendre qu'un enfant. Le dictateur potentiel. Tentative d'imaginer ensemble un moyen d'éviter les désastres que nous seuls engendrons. Tentative pleinement artistique de révéler l'oeuvre à celui qui la regarde, de n'exister que dans ses rêves et sa fantaisie.

Note : Philippe Ramette, «Gardons nos illusions», au Mamco de Genève jusqu'au 21 septembre dans le cadre du Cycloptically Rolywholyover, 5e épisode. Rens. www.mamco.ch



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