OLIVIER CHAVAZ
VAUD - Une enquête de la TSR a dévoilé hier comment l'association Attac a été infiltrée pendant plus d'un an. Celle-ci va saisir la justice.
Une multinationale qui fait espionner ses détracteurs par une société privée. C'est peut-être banal en Colombie, en Inde ou aux Etats-Unis. Ça l'est un peu moins en Suisse. Et pourtant: pendant plus d'un an, la section vaudoise de l'association Attac a été infiltrée par un agent de Securitas pour le compte de Nestlé, a révélé hier soir le magazine Temps présent1. Attac, qui a été mis au courant par l'équipe de la TSR, a annoncé une conférence de presse pour aujourd'hui et le dépôt d'une plainte pénale.
L'affaire remonte à 2003, lorsque l'organisation du sommet du G8 à Evian met en émoi tout le bassin lémanique. Le déferlement annoncé des altermondialistes inquiète certaines grosses entreprises installées en terre vaudoise, qui mandatent alors Securitas pour surveiller réunions et rassemblements de divers groupes politiques. Les forces de l'ordre cantonales ont d'ailleurs bénéficié des informations collectées par le leader suisse de la sécurité privée, confirme dans le reportage leur porte-parole Jean-Christophe Sauterel.
Une taupe très engagée
Pour l'un des clients, cependant, l'espionnage se prolonge. Dans la ligne de mire de Nestlé se trouve Attac. L'association «pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens» prépare à cette époque un ouvrage collectif2 consacré au géant mondial de l'agroalimentaire, ainsi qu'un forum à Vevey sur le même thème. Securitas envoie alors l'une de ses employées au charbon. Travaillant sous le faux nom de Sara Meylan, cette agente pénètre au coeur des activités d'Attac. Elle participe à la rédaction du livre, se rend à des réunions au domicile privé de militants et accède à un certain nombre de données sensibles (e-mail, etc.). A l'été 2004, cette activiste modèle disparaît sans laisser de traces.
Face à la caméra de Temps présent, les dirigeants de Securitas ne nient pas. Oui, l'entreprise possède un service de renseignement et d'enquête. Oui, une cellule spéciale a été montée pour le G8. Oui, certains agents sont amenés à opérer sous une fausse identité. Seuls le nom des clients et celui des entités ou personnes espionnées sont des sujets que l'entreprise refuse d'aborder. Pour Securitas, ces pratiques sont tout à fait légales si l'agent s'abstient d'enregistrer, de filmer ou de photographier, explique à la TSR Reto Casutt, le secrétaire général de l'entreprise.
De son côté, Nestlé n'a pas souhaité s'exprimer dans l'émission. Par écrit, la multinaltionale se borne à confirmer avoir pris, à l'occasion du G8, des «mesures appropriées, en étroite collaboration avec Securitas (...) et la police cantonale vaudoise». «Il va de soi que ces mesures reposent sur le plus strict respect de la loi», précise Nestlé.
Violation de la sphère privée
Tel n'est pas l'avis de Me Jamil Soussi, interrogé par Temps présent. Aux yeux de l'avocat genevois, les agissements de Securitas constituent bel et bien une infraction à la loi sur la protection des données. Les personnes concernées auraient obligatoirement dû être informées puisqu'il y a eu collecte de données personnelles.
L'affaire ne manquera pas de rebondir prochainement sur les terrains judiciaire et politique (lire ci-dessous). «J'espère que notre enquête suscitera un débat sur la privatisation croissante des tâches de sécurité et les dérives que cela implique», a commenté hier le journaliste Jean-Philippe Ceppi à l'issue d'une projection de presse. I
Note : 1Securitas, un privé qui vous surveille, de Jean-Philippe Ceppi et Mauro Losa (rediffusion le 16 juin à 10 h 50 et 15 h 20 sur TSR2).
2Attac contre l'empire Nestlé, préface de Susan George, 2004.